Contemporain, marges et seuils

De Heidegger au care, en passant par mono no aware, Fanon et l'animal

XIXe — XXIe siècles

1844
Copenhague

Kierkegaard : l'angoisse comme révélation

Søren Kierkegaard, Le concept d'angoisse

Søren Kierkegaard (N. C. Kierkegaard, c. 1840)
Søren Kierkegaard
(N. C. Kierkegaard, c. 1840)

L'angoisse, pour Kierkegaard, n'est pas un dysfonctionnement. C'est le vertige même de la liberté, qui se découvre devant le possible. C'est par l'angoisse que l'homme se révèle à lui-même comme être ouvert, fragile, devant un avenir qui ne lui est pas donné. Première grande formulation existentielle de la vulnérabilité comme structure ontologique.

Avec Søren Kierkegaard, on entre dans le dix-neuvième siècle et on touche au seuil de ce qui sera l'existentialisme. Ce penseur danois solitaire, écrivant souvent sous pseudonymes, mort jeune à quarante-deux ans en mille huit cent cinquante-cinq, a inventé une manière nouvelle de penser. Pas la philosophie spéculative à la Hegel, qui prétendait embrasser le tout. Pas non plus la science positive qui montait en puissance. Mais une attention aiguë à ce qui se passe dans l'existence singulière de l'individu, dans ses choix, ses angoisses, ses désespoirs. Et au cœur de cette attention, il y a un concept devenu fondateur : l'angoisse.

Kierkegaard est né en mille huit cent treize à Copenhague, dans une famille luthérienne austère. Son père, ancien berger devenu riche, lui transmet une éducation religieuse marquée par la culpabilité. Études de théologie, puis crise existentielle profonde. Il rompt avec sa fiancée Regine Olsen, geste qui le hantera toute sa vie. Et il se consacre à l'écriture, dans une production frénétique. Il publie en quelques années une œuvre considérable : Ou bien ou bien, Crainte et tremblement, Le concept d'angoisse, Étapes sur le chemin de la vie, Le traité du désespoir, et bien d'autres. Toujours en danois, dans une langue qui ne sera traduite et lue largement qu'au vingtième siècle. Mais quand elle le sera, elle changera la philosophie.

Le Concept d'angoisse, publié en mille huit cent quarante-quatre, est l'un de ses livres les plus importants. Sous le pseudonyme de Vigilius Haufniensis, le veilleur de Copenhague, Kierkegaard propose une analyse psychologique et philosophique de l'angoisse. Et il commence par bien la distinguer de la peur.

La peur, dit Kierkegaard, a un objet précis. J'ai peur de cet animal qui se précipite vers moi. J'ai peur de cette maladie qui m'a été diagnostiquée. J'ai peur de cette personne qui me menace. La peur est toujours peur de quelque chose de défini. Et elle a sa fonction biologique : me faire fuir le danger ou me préparer à le combattre.

L'angoisse, en revanche, n'a pas d'objet déterminé. C'est cette inquiétude diffuse, ce malaise sans cause précise, qui peut nous saisir sans qu'on sache exactement pourquoi. Vous êtes là, tranquille, et soudain quelque chose monte, une oppression, un vertige, un sentiment d'étrangeté. De quoi avez-vous peur ? Vous ne savez pas. C'est sans objet. Et c'est précisément cette absence d'objet déterminé qui définit l'angoisse au sens kierkegaardien.

Maintenant, l'analyse profonde. D'où vient cette angoisse sans objet ? Kierkegaard répond : elle vient de notre liberté. Plus précisément : elle vient de la conscience de notre propre possibilité. L'homme, à la différence de l'animal, n'est pas enfermé dans ce qu'il est. Il est ouvert sur ce qu'il peut devenir. Devant lui, à chaque instant, s'étend un horizon de possibles. Il peut faire ceci, ou cela. Il peut aller à droite ou à gauche. Il peut être courageux ou lâche. Il peut sauver ou tuer. Cette ouverture sur le possible est sa liberté. Et cette liberté, regardée en face, produit le vertige.

Kierkegaard a une formule magnifique : l'angoisse est le vertige de la liberté. Comme quand vous êtes au bord d'un précipice et que vous regardez dans le vide. Ce qui vous saisit, ce n'est pas seulement la peur de tomber. C'est aussi, étrangement, la possibilité de sauter. Vous savez que vous pourriez le faire. Rien ne vous en empêche absolument. Et cette possibilité vertigineuse, qui n'est pas une obligation, qui n'est pas une nécessité, mais une pure possibilité, vous donne le vertige.

Cette analyse est extraordinairement profonde. Elle dit que la vulnérabilité humaine fondamentale n'est pas seulement la peur de ce qui pourrait nous arriver de l'extérieur. C'est aussi, et peut-être plus essentiellement, l'angoisse devant ce que nous pourrions faire nous-mêmes. Devant notre propre liberté. Devant notre ouverture sur les possibles. L'angoisse révèle que nous sommes des êtres non clos, non déterminés, ouverts. Et cette ouverture est notre dignité autant que notre fardeau.

Pour notre question de la vulnérabilité, c'est une étape majeure. Avant Kierkegaard, on avait analysé la vulnérabilité comme exposition aux atteintes extérieures (maladie, mort, accidents), comme passivité affective (passions), comme dépendance ontologique (créature), comme dépendance intersubjective (Hegel). Avec Kierkegaard apparaît une nouvelle dimension : la vulnérabilité à soi-même comme être libre. Je ne suis pas seulement exposé aux autres et au monde. Je suis exposé à mes propres possibles. Et cette exposition-là est peut-être la plus profonde.

Kierkegaard pousse encore. L'angoisse, dit-il, n'est pas seulement un malheur. Elle est une révélation. Elle est ce par quoi l'homme prend conscience de sa propre liberté. Si nous étions des animaux purs, fermés dans nos déterminations naturelles, nous n'aurions pas d'angoisse. Nous aurions seulement des peurs spécifiques. L'angoisse est le prix à payer pour être libre. Et ce prix, bien que vertigineux, est aussi notre privilège. C'est par l'angoisse que nous nous découvrons hommes, c'est-à-dire êtres ouverts.

Cette intuition aura une postérité immense. Toute la philosophie existentielle du vingtième siècle s'en nourrira. Heidegger, dans Être et temps, fera de l'angoisse l'une des tonalités fondamentales du Dasein, celle qui ouvre à l'authenticité. Sartre, dans L'être et le néant, reprendra l'idée que l'angoisse révèle la liberté radicale du sujet. Camus, à sa manière, parlera de l'absurde comme expérience analogue. Tous ces penseurs marcheront dans les traces de Kierkegaard.

Et il ne faut pas oublier la dimension religieuse de la pensée kierkegaardienne. Pour Kierkegaard, l'angoisse n'est pas seulement révélation de la liberté. Elle est aussi révélation du péché. Plus précisément, elle est la possibilité du péché. Devant le possible, l'homme peut choisir contre Dieu, contre lui-même, contre sa vocation. Et c'est cette possibilité qui produit l'angoisse. Le péché originel, pour Kierkegaard, n'est pas un fait passé qu'on hérite. C'est une possibilité présente à chaque acte. À chaque instant, l'homme peut tomber.

Cette lecture religieuse n'est pas obligatoire pour tirer profit de l'analyse kierkegaardienne. On peut, comme l'ont fait beaucoup de ses successeurs laïcs, garder l'analyse de l'angoisse sans en faire une affaire de péché. Mais la dimension religieuse donne à la pensée kierkegaardienne sa tension propre. La liberté est terrible parce qu'elle est responsabilité absolue. Et c'est de cette responsabilité absolue que naît l'angoisse.

Pour conclure, retenez de Kierkegaard cette grande contribution. L'angoisse, comme révélation de notre liberté, est l'une des dimensions les plus profondes de la vulnérabilité humaine. Nous ne sommes pas seulement exposés à ce qui peut nous arriver. Nous sommes exposés à ce que nous pouvons devenir. Et cette exposition, qui est notre dignité, est aussi notre vertige permanent. Quand vous êtes là, le matin, devant la journée qui s'étend, et que vous sentez monter en vous cette oppression vague, ce malaise sans cause précise, vous touchez à l'angoisse kierkegaardienne. Et cette touche, dit le philosophe danois, n'est pas une maladie. C'est un signe de votre humanité. Vous êtes libre. Et c'est terrible. Et c'est aussi votre noblesse. Voilà ce que Kierkegaard nous lègue, dans son écriture passionnée et solitaire.

angoisselibertépossible
1849
Copenhague

Kierkegaard : la maladie à la mort

Søren Kierkegaard, Traité du désespoir

Søren Kierkegaard
Søren Kierkegaard

Le désespoir est, pour Kierkegaard, la maladie à la mort : non pas la mort physique, mais l'impossibilité de mourir vraiment quand on voudrait se défaire de soi-même. L'homme ne réussit ni à être soi-même ni à ne pas être soi. Cette fragilité existentielle ultime, Kierkegaard l'analyse avec une finesse inégalée. Préfiguration directe de Heidegger.

Continuons avec Kierkegaard, parce qu'il y a un autre livre de lui qu'il faut absolument connaître pour notre question. Ce livre, c'est le Traité du désespoir, publié en mille huit cent quarante-neuf sous le pseudonyme d'Anti-Climacus. Le titre danois, qu'on traduit aussi par La maladie à la mort, est tiré de l'évangile de Jean, quand Jésus dit que la maladie de Lazare n'est pas à la mort. Et Kierkegaard renverse la formule : il y a, dit-il, une maladie qui est vraiment à la mort, mais ce n'est pas la mort physique. C'est le désespoir.

Cette analyse du désespoir prolonge celle de l'angoisse, mais elle va plus loin. L'angoisse, on l'a vu, est le vertige de la liberté devant les possibles. Le désespoir, lui, est ce qui se passe quand cette liberté est mal habitée, quand le rapport à soi se brouille, quand le moi ne parvient ni à être lui-même ni à ne pas être lui-même. Le désespoir, pour Kierkegaard, est une maladie de l'esprit, mais une maladie d'une nature très particulière.

Voici la formule qui ouvre le livre, et qui est l'une des plus denses de toute la philosophie : l'homme est esprit. Mais qu'est-ce que l'esprit ? L'esprit est le moi. Mais qu'est-ce que le moi ? Le moi est un rapport qui se rapporte à lui-même. Phrase qui paraît absconse, mais qui dit quelque chose de très précis. Le moi humain n'est pas une chose, n'est pas une substance, n'est pas un objet. Le moi est une activité, un rapport, et plus précisément un rapport qui se rapporte à lui-même. Je suis ce moi qui suis conscient d'être ce moi, et qui dans cette conscience même est en rapport avec lui-même.

Cette définition est subtile. Elle veut dire que l'homme n'est pas simplement ce qu'il est. Il est aussi conscient de ce qu'il est, et cette conscience modifie ce qu'il est. Un caillou est un caillou. Il ne se rapporte pas à lui-même. Mais un homme, dans la mesure où il a une conscience de soi, se rapporte sans cesse à ce qu'il est, l'évalue, l'examine, le compare à ce qu'il pourrait être ou voudrait être. Cette structure réflexive est ce qui fait l'esprit.

Et c'est dans cette structure que le désespoir trouve sa place. Le désespoir, dit Kierkegaard, est un désaccord du rapport avec lui-même. C'est quand le moi ne parvient pas à se rapporter correctement à lui-même. Il peut le faire de plusieurs manières.

Première forme : le désespoir de ne pas vouloir être soi-même. Quelqu'un qui voudrait être quelqu'un d'autre. Qui se rêve différent, plus beau, plus riche, plus aimé. Qui rejette ce qu'il est. Cette personne est en désespoir, parce qu'elle ne se réconcilie pas avec ce qu'elle est. Elle vit dans la fuite de soi.

Deuxième forme : le désespoir de vouloir être soi-même. Cela paraît paradoxal, parce qu'on penserait que se vouloir soi-même, c'est sortir du désespoir. Mais Kierkegaard montre que ce peut être une autre forme de désespoir, plus subtile. Quand quelqu'un veut être soi-même de manière entêtée, par ses propres forces, sans reconnaître qu'il est créé, qu'il est posé par quelque chose qui n'est pas lui, alors il s'enferme dans une fausse autonomie. Il ne veut pas reconnaître sa dépendance. Et cette fermeture est une forme de désespoir.

Le plus terrible dans le désespoir, selon Kierkegaard, c'est qu'on ne peut pas vraiment en mourir. C'est ce qu'il appelle la maladie à la mort. Quand vous êtes malade physiquement, vous pouvez en mourir, et la mort met fin à la maladie. Mais quand vous êtes désespéré, vous voudriez parfois mourir pour échapper au désespoir, et précisément vous ne le pouvez pas. Le désespoir vous tient en vie tout en vous empêchant d'être vraiment vivant. Vous êtes vivant et mort à la fois. Vous existez et vous n'existez pas. Cette impossibilité de mourir vraiment, alors qu'on le voudrait, c'est la maladie à la mort.

Cette analyse est tragique. Et elle dit quelque chose de très puissant sur la condition humaine. Le désespoir, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'est pas seulement le résultat de circonstances extérieures particulièrement dures. Il peut frapper n'importe qui, à n'importe quel moment, même dans le plus grand confort. Il vient de la structure même du moi humain, de cette tension permanente entre ce qu'on est, ce qu'on devrait être, ce qu'on voudrait être. Tout être humain est susceptible de désespoir, parce que tout être humain est un rapport qui se rapporte à lui-même.

Kierkegaard distingue aussi le désespoir conscient et le désespoir inconscient. La forme la plus répandue, dit-il, est le désespoir inconscient. La plupart des gens vivent dans le désespoir sans le savoir. Ils sont absorbés par leur quotidien, leurs affaires, leurs divertissements, leurs ambitions. Ils ne s'arrêtent jamais assez pour voir où ils en sont par rapport à eux-mêmes. Et cette inconscience même est une forme de désespoir, la plus dangereuse peut-être, parce qu'elle n'est pas reconnue.

La voie de la guérison, pour Kierkegaard, passe par la conscience claire du désespoir, suivie d'un acte de foi. Reconnaître qu'on est désespéré, c'est déjà commencer à sortir du désespoir inconscient. Et puis, dans un mouvement décisif, se remettre, par la foi, au pouvoir qui nous a posés. Le moi qui veut être soi-même par ses propres forces ne le peut pas. Le moi qui se reconnaît posé par Dieu, et qui veut être soi-même dans cette dépendance même, accède à une formule de vie qui n'est plus le désespoir.

Voyez la parenté avec ce que nous avons vu chez Schleiermacher. Le sentiment de dépendance absolue, reconnaître qu'on n'est pas par soi-même, devient pour Kierkegaard la voie de sortie du désespoir. Pour autant, l'analyse kierkegaardienne est plus tragique. Elle insiste sur le caractère vertigineux de la condition humaine, sur la difficulté du saut de la foi, sur l'incapacité où nous sommes par nos seules forces de nous tenir en équilibre.

Pour notre question de la vulnérabilité, le Traité du désespoir apporte donc une dimension nouvelle. La vulnérabilité humaine n'est pas seulement aux atteintes extérieures, aux passions, à l'angoisse devant les possibles. Elle est aussi, et peut-être plus profondément encore, dans la structure même de la subjectivité, dans cette difficulté permanente d'être en accord avec soi. Le désespoir est cette pathologie spécifique du moi qui se rapporte mal à lui-même. Et cette pathologie est toujours possible, à tout instant.

Cette intuition a profondément marqué la psychologie et la philosophie du vingtième siècle. Heidegger en a tiré son analyse du Verfallen, la chute dans l'inauthenticité. Sartre, son analyse de la mauvaise foi. La psychanalyse, ses analyses du déni et du clivage. Toutes ces formes contemporaines de penser le malaise du sujet doivent quelque chose à Kierkegaard, qui a été l'un des premiers à thématiser cette pathologie structurelle du moi humain.

Pour conclure, retenez cette grande contribution. Le désespoir, comme maladie de l'esprit, est une dimension possible et même constante de la vulnérabilité humaine. Il n'est pas accidentel. Il découle de la structure même du moi comme rapport à soi-même. Et la guérison passe par la conscience claire de cet état, et par un acte qui dépasse les seules forces du moi, qu'on l'appelle foi ou autrement. Avec Kierkegaard, l'introspection augustinienne s'approfondit encore. Le sujet moderne se découvre comme un être structurellement susceptible de désespoir. Et il est, dans cette susceptibilité même, fondamentalement vulnérable. Mais il est aussi, dans la prise au sérieux de cette vulnérabilité, sur le chemin d'une possible authenticité. C'est ce paradoxe que Kierkegaard a inventé pour nous. Et c'est sur lui que va se déployer toute la pensée existentielle qui vient.

désespoirmoirapport
1887
Sils-Maria, Engadine

Nietzsche : généalogie, faiblesse et ressentiment

Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale

Friedrich Nietzsche (1882)
Friedrich Nietzsche (1882)

Nietzsche fait une critique radicale du retournement chrétien. Selon lui, la valorisation de la faiblesse n'est pas une révélation : c'est un ressentiment des faibles qui inventent une morale pour vaincre les forts. La vulnérabilité célébrée serait une ruse. Critique violente mais qui force la pensée chrétienne à s'examiner. Posture qu'il faut traverser, même pour la dépasser.

Si on veut comprendre comment la philosophie contemporaine pense la vulnérabilité, on ne peut pas faire l'économie de Friedrich Nietzsche. Penseur tonitruant, qui a passé sa vie à essayer de renverser les valeurs établies, à débusquer les hypocrisies cachées, à montrer ce qui se cache derrière les discours pieux et les morales reçues. Et sa critique la plus radicale concerne précisément le retournement chrétien que nous avons étudié avec les monothéismes. Pour lui, la valorisation chrétienne de la faiblesse n'est pas une révélation. C'est une ruse. Une ruse des faibles pour vaincre les forts. Et c'est sur cette intuition de la généalogie qu'il développe sa critique.

Nietzsche est né en mille huit cent quarante-quatre, dans une famille de pasteurs luthériens. Études classiques, philologie. Il devient professeur à vingt-quatre ans, brillamment. Mais sa santé est fragile, et il quitte l'enseignement à trente-quatre ans pour se consacrer à l'écriture. Il erre dans les Alpes, en Italie, sur la Côte d'Azur, écrivant fébrilement. Ainsi parlait Zarathoustra en mille huit cent quatre-vingt-trois, Par-delà bien et mal en mille huit cent quatre-vingt-six, la Généalogie de la morale en mille huit cent quatre-vingt-sept. Et puis l'effondrement, en janvier mille huit cent quatre-vingt-neuf, à Turin. Il devient fou, ne reprendra jamais ses esprits, et mourra en mille neuf cents.

La Généalogie de la morale est le livre qui nous intéresse particulièrement. Nietzsche y propose ce qu'il appelle une généalogie. C'est-à-dire une enquête historique sur l'origine de nos valeurs morales. D'où viennent les notions de bien et de mal, de vertu et de vice, de bon et de mauvais ? Comment ces notions se sont-elles constituées historiquement ? Et qu'est-ce qu'elles révèlent sur les rapports de force qui les ont produites ?

Voici la thèse provocante. Dans la culture aristocratique antique, gréco-romaine ou germanique ancienne, les valeurs morales reflétaient la position des forts. Étaient appelées bonnes les qualités des nobles, des guerriers, des puissants : la force, le courage, la beauté, la générosité, la fierté. Étaient appelées mauvaises les qualités des faibles : la peur, la pusillanimité, l'obséquiosité. Cette morale aristocratique, dit Nietzsche, est une morale du oui. Le fort dit oui à lui-même, à sa puissance, à sa vie. Et il qualifie le faible en passant, par contraste, comme ce qui n'est pas lui.

Maintenant, l'événement historique majeur, selon Nietzsche, c'est ce qu'il appelle le retournement des valeurs, qui se produit avec le judéo-christianisme. Les esclaves, les opprimés, les humiliés, qui ne pouvaient pas se venger physiquement de leurs maîtres, ont fait une vengeance d'un autre type. Une vengeance morale. Ils ont inventé un système de valeurs qui inverse complètement l'ordre aristocratique. Les bons, dans cette nouvelle morale, ne sont plus les puissants. Ce sont les faibles. Les vertus ne sont plus la force et la fierté, mais l'humilité, la patience, la pauvreté en esprit. Les vices, à l'inverse, sont devenus la fierté, la confiance en soi, la puissance assumée.

Voyez ce que Nietzsche dit en substance. Ce n'est pas que les chrétiens aient découvert une vérité sur la vulnérabilité humaine. C'est qu'ils ont opéré, par ressentiment, une opération de pouvoir. Incapables de vaincre les forts par la force, ils les ont vaincus par la morale. Ils ont fait honte aux forts d'être forts. Ils les ont convaincus que leur force était un péché. Et progressivement, le monde aristocratique s'est dissous sous cette pression morale. Le christianisme a gagné, en faisant des forts des coupables et des faibles des bénis.

Cette analyse est terrible et provocante. Elle remet en cause tout ce qu'on a vu avec les monothéismes. Le retournement chrétien, qu'on a présenté comme une révélation profonde de la valeur de la vulnérabilité, devient ici une opération de pouvoir des faibles contre les forts. Le ressentiment, c'est-à-dire la rancœur impuissante qui n'arrive pas à se décharger directement, se transforme en système moral inversé.

Que penser de cette critique ? Plusieurs réponses sont possibles. La première, c'est qu'elle est partiellement vraie. Nietzsche pointe quelque chose de réel : il y a effectivement, dans certaines versions du christianisme ou dans certaines morales pieuses, une dimension de ressentiment qui s'ignore. Une manière de condamner les forts au nom des faibles qui peut être, en réalité, une vengeance déguisée. Nietzsche, en débusquant cette dimension, force la pensée chrétienne à s'examiner. Et toute pensée morale qui veut être honnête doit se demander si elle ne dissimule pas, sous ses formules pieuses, des affects moins avouables.

Mais la critique nietzschéenne a aussi ses limites. Elle suppose que tout retournement de valeurs est nécessairement ressentiment. Elle ne peut pas voir l'authenticité possible de la valorisation de la vulnérabilité. Pour le christianisme bien compris, la kénose n'est pas une ruse contre les forts. C'est une révélation sur ce qu'est Dieu, et sur ce qu'est l'humain. Et la valorisation des faibles ne se fait pas contre les forts, mais pour la dignité de tous, y compris des forts qui ont besoin de s'humilier pour grandir vraiment.

Néanmoins, la lecture nietzschéenne reste précieuse. Elle nous oblige à interroger nos propres valeurs. Quand nous disons que la vulnérabilité est précieuse, est-ce que nous le pensons vraiment ? Ou est-ce que nous le disons parce que cela arrange notre position dans le monde, parce que nous-mêmes nous sentons vulnérables, parce que nous voulons gagner quelque chose en valorisant cette posture ? Cette question hygiénique, Nietzsche nous force à la poser. Et personne ne devrait y répondre trop vite.

Notez aussi que Nietzsche ne propose pas, à la place du christianisme, un simple retour à l'aristocratisme antique. Sa pensée est plus complexe. Il rêve d'un type humain nouveau, qu'il appelle le Surhomme, qui dépasserait à la fois la brutalité aristocratique et l'hypocrisie chrétienne. Un homme qui assumerait sa propre fragilité sans en faire une vertu de ressentiment, qui dirait oui à la vie y compris dans ses dimensions terribles, qui transformerait la souffrance en matière de création. Le Surhomme nietzschéen n'est pas un brute. C'est un créateur de valeurs, qui invente sa propre éthique en assumant sa propre condition.

Cette vision a inspiré et continue d'inspirer beaucoup. Mais elle est aussi dangereuse. Elle peut nourrir des fantasmes de pouvoir, des élitismes dépréciatifs, des mépris des faibles. Au vingtième siècle, le nazisme a perverti la pensée nietzschéenne pour justifier ses atrocités. Nietzsche lui-même aurait sans doute été horrifié par cette appropriation, lui qui détestait le nationalisme allemand et qui aimait passionnément les juifs italiens et français. Mais le risque est inscrit dans sa pensée, et il faut le reconnaître.

Pour notre question de la vulnérabilité, Nietzsche apporte donc une provocation indispensable. Il nous force à voir que la valorisation de la fragilité peut être ambiguë, ressentimentale, hypocrite. Il nous force à ne pas nous contenter des formules pieuses. Il nous force à interroger les rapports de force qui se cachent derrière les discours moraux. Et même si on conserve, finalement, une appréciation positive de la vulnérabilité, comme je le ferai, on ne peut plus la conserver naïvement après Nietzsche. On la conserve en sachant qu'elle peut être pervertie, et en faisant le travail de ne pas la pervertir.

Pour conclure, retenez de Nietzsche cette critique radicale. Le retournement chrétien sur la vulnérabilité, vu sous l'angle généalogique, révèle des dimensions de pouvoir et de ressentiment qu'il faut pouvoir reconnaître. Toute pensée de la vulnérabilité, après Nietzsche, doit traverser cette critique. Soit pour la confirmer et passer du côté nietzschéen, soit pour la dépasser en montrant que la valorisation authentique de la vulnérabilité ne se réduit pas à du ressentiment. Mais on ne peut plus l'éviter. Et c'est ce que Nietzsche, par sa violence salutaire, nous a légué.

ressentimentgénéalogiemorale des esclaves
1882 — 1888
Engadine, Turin

Nietzsche : amor fati

Friedrich Nietzsche, Gai savoir, Ecce homo

Friedrich Nietzsche
Friedrich Nietzsche

Mais Nietzsche n'est pas que critique. Il propose aussi une réponse positive à la vulnérabilité : amor fati, l'amour du destin. Aimer ce qui arrive, exactement comme cela arrive, parce que c'est ainsi. Ni résignation ni révolte. Une affirmation pleine de la condition humaine, finie, exposée, traversée. Variation moderne sur l'acceptation stoïcienne et épicurienne.

Continuons avec Nietzsche, parce que sa pensée n'est pas seulement critique du retournement chrétien. Elle est aussi proposition. Elle propose une autre manière de tenir la condition humaine, qui assume la vulnérabilité sans en faire une vertu pieuse, mais qui ne tombe pas non plus dans l'amertume cynique. Cette proposition tient en deux mots latins que Nietzsche aime employer : amor fati. Amour du destin. C'est l'une de ses formules les plus belles, et l'une des plus précieuses pour notre question.

L'amor fati apparaît dans plusieurs textes de Nietzsche. Il en parle dans le Gai savoir, dans Ainsi parlait Zarathoustra, dans Ecce homo. À chaque fois, il revient sur la même intuition. Voici une formule magnifique du Gai savoir, paragraphe deux cent soixante-seize : je veux toujours davantage apprendre à voir comme beau ce qui est nécessaire dans les choses, et alors je serai de ceux qui rendent les choses belles. Amor fati : que ce soit mon amour à partir de maintenant. Je ne veux pas faire la guerre à ce qui est laid. Je ne veux pas accuser. Je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit ma seule négation. Et tout compte fait, vu en gros, je veux n'être un jour rien d'autre qu'un disant-oui.

Lisez attentivement ce passage. Nietzsche y propose un programme existentiel. Aimer le destin. Aimer ce qui arrive, exactement comme cela arrive. Ne pas vouloir que les choses soient autrement qu'elles ne sont. Pas par résignation. Pas par soumission. Par un mouvement actif d'affirmation. Dire oui à la vie, oui à l'existence, oui à ce qui m'est donné, y compris dans ses dimensions difficiles.

Cette posture est en un sens un héritage stoïcien. Souvenez-vous de Marc Aurèle, qui acceptait ce qui lui arrivait comme partie du logos universel. Nietzsche reprend cette idée, mais il la transforme. Là où le stoïcisme demandait une discipline intellectuelle pour accepter ce qui dépasse notre volonté, Nietzsche demande un amour. Pas accepter pour pouvoir vivre. Aimer pour pouvoir vraiment vivre. C'est une intensité supplémentaire.

Et il faut comprendre ce que Nietzsche veut dire par destin. Le mot peut paraître fataliste, comme si l'on devait se résigner à une providence aveugle. Mais ce n'est pas ce qu'il veut dire. Le destin nietzschéen, c'est ce qui m'est donné, ce qui constitue ma situation, mon corps, mes circonstances, mes rencontres, mes épreuves, mes joies. C'est tout ce qui fait que je suis ce que je suis, à ce moment précis. Aimer mon destin, c'est aimer cette singularité de mon existence, sans la fuir, sans la maquiller, sans la regretter.

Cette posture suppose, voyez-vous, une certaine maturité spirituelle. Il faut être capable de regarder sa vie en face, avec ses échecs, ses pertes, ses zones d'ombre, et de ne pas vouloir qu'elles n'aient pas été. Pas dire que tout est bien, ce serait naïf. Mais dire que tout cela compose mon existence, et qu'en aimant cette existence, j'aime aussi ces dimensions difficiles. Sans elles, je ne serais pas moi. Avec elles, je suis ce que je suis. Et c'est cela que je dois aimer.

Cette posture est liée chez Nietzsche à un autre concept : l'éternel retour. Voici l'expérience de pensée qu'il propose. Imaginez qu'un démon vienne vous trouver, dans votre solitude la plus profonde, et vous dise : cette vie que tu vis actuellement, et que tu as vécue, il te faudra la vivre encore une fois, et encore d'innombrables fois. Et il n'y aura rien de nouveau, mais chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, et toutes les petites et grandes choses indiciblement de ta vie, devront te revenir, le tout dans la même suite et ordre. Comment réagiriez-vous ? Vous écrouleriez-vous en grinçant des dents et en maudissant le démon ? Ou vivriez-vous un instant prodigieux où vous lui répondriez : tu es un dieu et je n'ai jamais rien entendu de plus divin ?

Cette expérience de pensée est un test. Si vous pouvez aimer votre vie au point de vouloir qu'elle revienne éternellement, exactement telle qu'elle est, alors vous avez atteint l'amor fati. Si vous ne pouvez pas, alors votre vie n'est pas encore vraiment aimée. Et il faut travailler à pouvoir un jour répondre oui à cette question terrible.

Pour notre question de la vulnérabilité, cette pensée est précieuse. Nietzsche propose une voie qui n'est ni le déni stoïcien de la souffrance, ni la valorisation chrétienne du faible, ni la résignation triste. Une voie qui consiste à aimer activement sa condition, y compris ses zones de fragilité. Mais cet amour n'est pas une concession à la faiblesse. C'est une affirmation de la force, paradoxalement. Seul un être fort peut aimer sa propre vie, y compris dans ce qu'elle a de difficile. Le faible, qui se plaint, qui regrette, qui rumine, qui voudrait que les choses soient autrement, n'a pas la force d'aimer ce qui est.

Cette intuition rejoint quelque chose de profond chez Nietzsche. Pour lui, la vie n'est pas seulement souffrance et fragilité. La vie est aussi puissance, débordement, création. Et la posture qu'il propose est de se mettre du côté de cette puissance, de cette création, de ce débordement, plutôt que du côté du regret, de la plainte, du ressentiment. Aimer le destin, c'est dire oui à la vie dans ce qu'elle a de plus généreux. Et c'est, paradoxalement, ce qui permet de tenir aussi ses dimensions douloureuses.

Notez aussi un autre aspect. L'amor fati n'est pas un acquis. C'est un travail. Nietzsche lui-même dit : je veux apprendre. Apprendre à voir comme beau ce qui est nécessaire. C'est un apprentissage. On commence par se révolter, par regretter, par accuser. Et puis, peu à peu, par une discipline patiente, par une transformation intérieure, on en vient à accepter, puis à aimer. C'est presque une mystique sans Dieu. Une mystique de l'existence singulière, qu'on apprend à embrasser dans son ensemble.

Cette posture a inspiré beaucoup de penseurs et d'artistes au vingtième siècle. Camus, dans Le mythe de Sisyphe, terminera son livre en disant qu'il faut imaginer Sisyphe heureux. C'est presque du Nietzsche. Et toute une sensibilité contemporaine qui valorise l'acceptation active de la vie, par opposition au pessimisme passif, doit quelque chose à Nietzsche.

Pour notre question, l'amor fati représente une réponse originale au problème de la vulnérabilité. Pas la combattre. Pas la valoriser dévotement. L'aimer comme partie de ce qui est. Faire de la difficulté même de l'existence la matière d'un acte d'affirmation. Et trouver, dans cet acte, une joie particulière qui n'est pas l'évasion devant la vulnérabilité, mais sa traversée aimante.

Bien sûr, on peut se demander si cet idéal est tenable pour tout le monde. Aimer son destin quand on est en bonne santé et qu'on jouit d'une certaine plénitude est une chose. Aimer son destin quand on est gravement malade, quand on a perdu un enfant, quand on est dans une détresse profonde, est tout autre chose. Nietzsche le sait. Et c'est précisément pour cela qu'il propose l'amor fati comme un idéal régulateur, un but vers lequel on tend, plus que comme un état qu'on atteindrait facilement. Personne ne dit oui à tout, tout le temps, sans réserve. Mais on peut s'orienter dans cette direction. On peut tenter, dans la mesure où on en est capable, d'aimer ce qui est plutôt que de se plaindre de ce qui n'est pas.

Pour conclure, retenez de Nietzsche cette double proposition. D'un côté, la critique généalogique qui démasque les ambiguïtés du retournement chrétien sur la vulnérabilité. De l'autre, la proposition positive de l'amor fati, qui invite à aimer activement sa condition, dans toute sa singularité, y compris ses zones difficiles. Ces deux mouvements, le négatif et le positif, composent l'apport nietzschéen à notre question. Et ils résonnent encore aujourd'hui, plus de cent ans après, dans nombre de spiritualités modernes qui essaient de tenir ensemble lucidité et affirmation. C'est l'un des grands testaments philosophiques du dix-neuvième siècle. Et il continue de parler à qui veut bien l'entendre.

amor fatiéternel retouroui
1900 — 1938
Göttingen, Fribourg

Husserl : intentionnalité et corps vécu

Edmund Husserl, Idées, Méditations cartésiennes

Edmund Husserl (1900)
Edmund Husserl (1900)

La phénoménologie husserlienne redécouvre que la conscience n'est pas une substance close mais une intentionnalité, toujours conscience de quelque chose. Et que le corps n'est pas seulement objet physique mais Leib, corps vécu, lieu de toutes nos affections. La vulnérabilité du sujet phénoménologique ouvre la voie à toute la philosophie continentale du XXe.

Avant d'arriver à Heidegger, qui est le grand pivot de notre saison, il faut s'arrêter sur celui qui fut son maître et qui lui a fourni les outils méthodologiques essentiels. Cet homme, c'est Edmund Husserl. Fondateur de la phénoménologie, ce mouvement philosophique qui a marqué tout le vingtième siècle continental. Et son apport pour notre question est plus important qu'il n'y paraît. Husserl a permis, par sa redécouverte de la conscience comme intentionnalité et par sa thématisation du corps vécu, de reconfigurer entièrement la manière de penser la condition humaine.

Husserl est né en mille huit cent cinquante-neuf en Moravie, dans l'Empire austro-hongrois, dans une famille juive. Il étudie d'abord les mathématiques et la philosophie. Il enseigne à Halle, Göttingen, puis Fribourg. Il forme toute une génération de philosophes : Heidegger, Edith Stein, Eugen Fink, Roman Ingarden, et bien d'autres. Il publie ses Recherches logiques en mille neuf cents et un, ses Idées directrices pour une phénoménologie en mille neuf cent treize, et ses Méditations cartésiennes en mille neuf cent vingt-neuf. Persécuté par les nazis dans les dernières années de sa vie à cause de ses origines juives, il meurt en mille neuf cent trente-huit.

Le projet phénoménologique, en très simplifié, consiste à revenir aux choses mêmes. Zu den Sachen selbst. C'est le slogan husserlien. La philosophie, dit Husserl, s'est égarée depuis Descartes dans des constructions abstraites, des théories sur la connaissance, des spéculations sur la substance et l'esprit. Il faut revenir à l'expérience concrète. Décrire patiemment comment les choses nous apparaissent dans notre conscience. C'est cela, la phénoménologie : la description fidèle des phénomènes tels qu'ils se donnent à la conscience.

Et le premier acquis de cette description, c'est la découverte de l'intentionnalité. Husserl reprend ce terme à son maître Franz Brentano. La thèse est la suivante : la conscience n'est pas une chose, n'est pas une substance, n'est pas un réceptacle. La conscience est essentiellement intentionnelle, c'est-à-dire qu'elle est toujours conscience de quelque chose. Il n'y a pas de conscience qui ne soit conscience d'un objet, d'une pensée, d'une émotion. Quand vous êtes conscient, vous êtes conscient de quelque chose. La conscience ne se referme jamais sur elle-même de manière isolée. Elle est, par sa nature même, ouverte sur le monde.

Cette thèse, qui paraît simple, change tout. Avant Husserl, on pensait souvent la conscience à la manière cartésienne, comme une intériorité fermée qui doit ensuite, par une opération de connaissance, se mettre en rapport avec le monde extérieur. La grande question moderne, depuis Descartes, était : comment passer du sujet conscient au monde objectif ? Comment garantir que nos représentations correspondent à des réalités extérieures ? Husserl conteste tout ce schéma. Il n'y a pas, dit-il, un sujet d'abord clos sur lui-même qui devrait ensuite s'ouvrir au monde. Il y a, dès l'origine, une conscience qui est ouverture, intentionnalité, rapport au monde. Le sujet et le monde ne sont pas deux substances séparées qu'il faudrait ensuite relier. Ils sont les deux pôles d'une même structure intentionnelle.

Voyez ce que cela change pour notre question. La conscience humaine, selon Husserl, est par nature exposée. Elle est ouverte. Elle est traversée. Elle n'a pas de dedans fermé qu'on pourrait protéger. Sa structure même est exposition. Et cette structure n'est pas accidentelle, ce n'est pas un défaut à corriger. C'est ce qui fait que la conscience est conscience. Sans cette ouverture intentionnelle, il n'y aurait pas de conscience du tout.

Cette intuition prépare directement Heidegger. Quand Heidegger dira que le Dasein est essentiellement être-au-monde, il ne fera que radicaliser et ontologiser ce que Husserl avait posé phénoménologiquement. L'homme n'est pas un sujet replié sur lui-même dans une intériorité étanche. Il est ouverture à ce qui n'est pas lui. Et cette ouverture est aussi sa vulnérabilité fondamentale : être ouvert, c'est pouvoir être affecté, pouvoir être déçu, pouvoir être interpellé.

Mais Husserl apporte une autre contribution majeure pour notre question : la thématisation du corps vécu. Dans la tradition philosophique, le corps avait souvent été pensé comme objet, comme machine, comme étendue, comme entrave. Husserl propose une distinction décisive entre le Körper, le corps comme objet physique, et le Leib, le corps vécu, le corps comme je le sens et le mobilise de l'intérieur. Le mot Leib, en allemand, n'a pas vraiment d'équivalent en français. On le traduit parfois par chair, mais cela ne couvre pas tout. Le Leib, c'est le corps que je suis, par opposition au corps que j'ai.

Le corps vécu est ce par quoi je suis au monde. Quand je vois, je vois avec mes yeux, mais mes yeux ne sont pas thématisés comme objets ; ils sont l'instrument même de mon voir. Quand je marche, mes jambes ne sont pas pour moi des objets physiques que je manipulerais ; elles sont la manière dont je suis dans l'espace. Le corps vécu est le pivot autour duquel s'organise tout mon rapport au monde. Et il a une structure phénoménologique propre, distincte de celle d'un objet quelconque.

Cette analyse du corps vécu est capitale pour notre question. Elle dit que ma vulnérabilité physique n'est pas seulement la fragilité d'un objet matériel parmi d'autres. Elle est la vulnérabilité même de mon être-au-monde. Quand mon corps souffre, ce n'est pas un objet qui m'envoie un signal. C'est tout mon rapport au monde qui se trouve affecté. Quand je vieillis, ce n'est pas une machine qui s'use ; c'est ma manière même d'être présent au monde qui se transforme. Quand je suis malade, ce n'est pas seulement une partie de moi qui dysfonctionne ; c'est toute ma présence qui est altérée.

Cette intuition sera reprise et développée par Maurice Merleau-Ponty au milieu du vingtième siècle, dans une phénoménologie de la perception qui mettra le corps propre au cœur de toute philosophie. Le sujet n'est pas une conscience désincarnée qui aurait un corps comme un véhicule. Le sujet est un corps qui pense, qui perçoit, qui agit. Et la vulnérabilité de ce corps est intégralement la vulnérabilité du sujet.

Husserl apporte ainsi une contribution méthodologique et conceptuelle décisive à toute la philosophie qui va suivre sur notre question. Méthodologique, parce qu'il fournit une manière de décrire patiemment l'expérience, en évitant les constructions abstraites. Conceptuelle, parce qu'il pose deux notions, intentionnalité et corps vécu, qui réorientent complètement la pensée du sujet humain.

Notons aussi que Husserl a, dans ses derniers travaux, abordé la question de la Lebenswelt, le monde de la vie, qui désigne le monde concret, vécu, quotidien, dans lequel nous baignons avant toute objectivation scientifique. Et il a soulevé, dans son dernier grand livre La crise des sciences européennes, des questions sur le rapport entre les sciences modernes et le monde vécu humain. Cette inquiétude husserlienne, qui se développe dans le contexte de la montée du nazisme et de l'effondrement des Lumières européennes, est elle-même un témoignage de vulnérabilité historique d'une civilisation qui se croyait avancée et qui se découvre fragile.

Pour conclure, retenez de Husserl ces apports essentiels pour notre question. La conscience humaine est essentiellement intentionnelle, donc essentiellement ouverte, exposée, vulnérable dans sa structure même. Le corps humain est essentiellement Leib, corps vécu, donc le pivot d'une présence au monde dont la fragilité affecte intégralement le sujet. Ces deux thèses sont la base sur laquelle Heidegger va construire son analyse du Dasein, et sur laquelle toute la phénoménologie ultérieure va déployer ses réflexions. Avec Husserl, la philosophie continentale du vingtième siècle prend son tournant. Et ce tournant, en mettant la conscience ouverte et le corps vécu au centre, prépare la grande pensée contemporaine de la vulnérabilité.

intentionnalitéLeibphénoménologie
1927
Marbourg, Fribourg

Heidegger : Sorge, le souci

Martin Heidegger, Être et temps

Martin Heidegger (1960)
Martin Heidegger (1960)

Pour Heidegger, le Dasein, cet existant que nous sommes, est structurellement souci. Sorge. Pas une émotion parmi d'autres, mais la structure même de notre rapport à l'être. Nous ne sommes pas d'abord des sujets connaissants qui auraient ensuite des soucis : nous sommes constitutivement soucieux. Première grande thèse de la vulnérabilité ontologique radicale.

Nous arrivons probablement au plus grand pivot philosophique de notre histoire entière de la vulnérabilité. Avec Martin Heidegger et son grand livre Être et temps, publié en mille neuf cent vingt-sept, quelque chose change radicalement. La vulnérabilité n'est plus seulement un attribut humain parmi d'autres, n'est plus seulement un fait existentiel, n'est plus seulement une condition à habiter. Elle devient la structure ontologique même de notre rapport à l'être. Et toute la pensée occidentale, après Heidegger, vivra dans le sillage de cette opération.

Heidegger est né en mille huit cent quatre-vingt-neuf à Messkirch, dans le sud de l'Allemagne. Famille catholique modeste. Études de théologie d'abord, puis de philosophie. Il devient l'assistant de Husserl à Fribourg, puis professeur à Marbourg, puis successeur de Husserl à Fribourg. Carrière brillante. Et puis l'épisode qui hantera toute sa postérité : en mille neuf cent trente-trois, il adhère au parti nazi, devient recteur de l'université de Fribourg, et soutient publiquement le régime. Il prend ses distances assez vite, mais l'engagement reste. Et il ne s'en expliquera jamais vraiment, ce qui pèse sur sa réception jusqu'à aujourd'hui. Il meurt en mille neuf cent soixante-seize. Œuvre immense, controversée, mais incontournable.

Être et temps est son grand livre, écrit alors qu'il est encore l'assistant de Husserl. Le projet est ambitieux : reprendre la question fondamentale de la philosophie, la question du sens de l'être, qu'il considère comme oubliée depuis Platon. Et pour y répondre, il part d'un point de départ inhabituel : analyser l'être de cet étant particulier que nous sommes nous-mêmes, et qu'il appelle le Dasein. Mot allemand qu'on traduit littéralement par être-là, mais qui désigne en fait l'existant humain dans sa singularité ontologique.

Le Dasein, dit Heidegger, n'est pas un objet parmi les objets, une chose parmi les choses. Il est cet étant particulier qui a un rapport à son propre être. Il s'interroge sur ce qu'il est. Il se soucie de lui-même. Il est, dans le langage heideggerien, ontologique par nature, c'est-à-dire qu'il a toujours déjà une compréhension, fût-elle confuse, de ce que signifie être.

Et la structure fondamentale de cet être du Dasein, Heidegger la résume par un seul mot : Sorge. Souci. Le Dasein est essentiellement souci. Pas une émotion passagère parmi d'autres. Pas une humeur particulière. La structure unifiée de tout ce qu'il est. Quand vous êtes là, en train de lire ou d'écouter ce que je dis, vous êtes en souci. Quand vous vous endormez le soir, vous êtes en souci. Quand vous vous occupez de vos affaires, vous êtes en souci. Quand vous oubliez ce souci en vous absorbant dans une distraction, vous êtes encore en souci, par défaut, par fuite. Toute votre existence est souci, dans toutes ses modalités.

Voyez la portée de cette thèse. Heidegger ne dit pas que nous avons des soucis. Il dit que nous sommes souci. Il fait de cette tonalité, qu'on pourrait traduire aussi par souci au sens où l'on parle d'un souci dans la vie, ou plus exactement par cette préoccupation diffuse et constante qui caractérise notre rapport au monde, la structure ontologique même du Dasein.

Et il décompose cette Sorge en trois dimensions principales, qui forment ce qu'il appelle la triade existentiale. Première dimension : le Befindlichkeit, qu'on traduit par disposition affective ou tonalité. C'est le fait que je me trouve toujours déjà dans une certaine humeur, une certaine tonalité émotive, qui colore tout mon rapport au monde. Je peux être joyeux, triste, anxieux, mais je suis toujours dans une tonalité. Je ne suis jamais un esprit pur sans coloration affective. Deuxième dimension : la compréhension, Verstehen. Je projette toujours déjà certains possibles. J'anticipe. Je me précomprends comme pouvant ceci ou cela. La compréhension n'est pas un acte intellectuel séparé. C'est la structure même de ma manière de me rapporter à mes propres possibles. Troisième dimension : la parole, Rede. Je dis le monde, je l'articule, je le déchiffre par le langage. La parole n'est pas un véhicule postérieur à la pensée. Elle est constitutive de la manière dont le monde fait sens pour moi.

Ces trois dimensions, ensemble, constituent la Sorge. Le Dasein est essentiellement disposé affectivement, comprenant ses possibles, et parlant. Et cette structure complexe est ce qui fait qu'il y a, pour le Dasein, un monde. Pas le monde comme totalité d'objets physiques, ce que Heidegger appellerait l'univers ou la nature. Le monde comme contexte de sens, comme horizon dans lequel les choses apparaissent comme étant ceci ou cela, comme valant pour quelque chose, comme renvoyant à d'autres choses.

Pour notre question de la vulnérabilité, l'apport heideggerien est immense. Le Dasein, en tant que Sorge, est essentiellement vulnérable. Mais pas dans le sens accidentel où l'on dirait qu'il peut être blessé. Dans le sens structurel où sa manière même d'être est exposée, ouverte, traversée. La disposition affective fait que je suis toujours déjà affecté, sans pouvoir choisir cette affection. La compréhension fait que je suis toujours déjà projeté vers des possibles, sans pouvoir choisir d'être projeté ou non. La parole fait que je suis toujours déjà dans une articulation langagière du monde, dont je dépends. À tous les niveaux, je suis ouvert, exposé, traversé.

Et cette vulnérabilité ontologique est ce qui rend possible toute vulnérabilité ontique, c'est-à-dire toute vulnérabilité particulière. Si je peux être blessé par tel événement, c'est parce que je suis structurellement disposé affectivement et donc affectable. Si je peux être déçu par tel échec, c'est parce que je suis structurellement projetant et donc capable de manquer mes projets. Si je peux être heurté par tel discours, c'est parce que je suis structurellement parlant et donc traversé par les paroles des autres.

Voyez comment cela change radicalement le paysage. Avant Heidegger, on pensait la vulnérabilité comme un attribut, comme une caractéristique de l'humain. On disait : l'humain est mortel, l'humain est passible, l'humain est dépendant. Tous ces énoncés posaient la vulnérabilité comme un trait parmi d'autres. Avec Heidegger, la vulnérabilité devient structure. Elle est ce qui fait que l'humain est humain. Et donc elle ne peut pas être réduite, surmontée, contournée. Elle est constitutive.

Cette opération heideggerienne est, à mon sens, l'aboutissement de tout ce que nous avons vu jusqu'à présent. Toute la pensée occidentale, depuis les Grecs, cherchait à savoir quelle place donner à la vulnérabilité humaine. Heidegger répond : pas une place. La structure. Et cette réponse change tout. Elle rend impossible toute prétention à l'invulnérabilité, qu'elle soit stoïcienne, ou tout autre. Elle rend caduc le projet d'éliminer la vulnérabilité. Elle invite à autre chose : à habiter authentiquement ce que nous sommes structurellement.

Nous verrons dans les épisodes suivants comment Heidegger développe cette idée à travers les notions de Geworfenheit, être-jeté, et de Sein-zum-Tode, être-pour-la-mort. Ces deux concepts approfondissent encore l'analyse de la Sorge et de la structure ontologique du Dasein. Mais retenez déjà l'essentiel. Avec Heidegger, la vulnérabilité humaine cesse d'être un attribut pour devenir la structure même de notre rapport à l'être. Et cette mutation conceptuelle, qui a l'air d'être un simple déplacement technique, est en réalité une révolution philosophique. Tout ce qui suit en philosophie continentale s'y inscrit.

Notons enfin une chose qu'il faut savoir. Heidegger n'utilise pas le mot vulnérabilité. Ce mot, comme nous l'avons vu, est récent. Il préfère parler d'ouverture, d'exposition, de Sorge, de Geworfenheit, de finitude. Mais ce qu'il pense sous tous ces noms recouvre exactement ce que nous appellerions aujourd'hui notre vulnérabilité ontologique. Et c'est par cette pensée patiente et difficile qu'il a renouvelé le cadre dans lequel toute notre philosophie contemporaine pense notre condition. Levinas, Ricoeur, Foucault, Butler, Marion, tous ces penseurs marcheront dans le sillage heideggerien, même quand ils le critiqueront. Pour conclure, retenez cette grande inversion. Avec Sorge comme structure du Dasein, la vulnérabilité change de statut. Elle n'est plus problème à résoudre. Elle devient point de départ à habiter. Et c'est de là que part toute la pensée contemporaine sur notre question.

SorgeDaseinêtre-au-monde
1927
Marbourg, Fribourg

Heidegger : l'être-jeté

Martin Heidegger, Être et temps

Martin Heidegger
Martin Heidegger

Geworfenheit. Nous sommes jetés dans le monde sans l'avoir choisi. Pas notre naissance, pas notre corps, pas notre langue, pas notre époque. Cette facticité radicale, ce être-jeté, est la première dimension de notre vulnérabilité ontologique. On n'est pas son propre fondement. On est précédé par soi-même, déjà là quand on s'éveille à soi. Vertige philosophique total.

Continuons avec Heidegger, parce qu'il a posé un concept particulièrement précieux pour notre question. Ce concept, c'est la Geworfenheit. Mot allemand qu'on traduit par être-jeté ou facticité. Et il désigne quelque chose de très précis : le fait que nous nous trouvons toujours déjà jetés dans une existence que nous n'avons pas choisie. Cette intuition, qui paraît simple à formuler, a une portée philosophique vertigineuse, et elle approfondit considérablement ce que nous avons vu dans l'épisode précédent sur la Sorge.

Voici la situation. Quand vous prenez conscience de vous-même, à un certain moment de votre vie, vous découvrez quelque chose. Vous découvrez que vous êtes déjà là. Vous êtes déjà né. Vous êtes déjà dans un corps. Vous êtes déjà dans une époque. Vous êtes déjà dans une langue. Vous êtes déjà entouré de certaines personnes. Vous êtes déjà dans certaines circonstances. Et tout cela, vous ne l'avez pas choisi. Vous n'avez pas décidé de naître. Vous n'avez pas choisi vos parents, votre genre, votre couleur de peau, votre langue maternelle, votre tempérament. Tout cela vous a été donné, ou plutôt vous a été imposé, sans que vous ayez eu votre mot à dire.

Heidegger appelle cela la Geworfenheit, l'être-jeté. Et il insiste sur le caractère radical de cette structure. Nous ne sommes pas seulement situés dans des circonstances que nous pourrions, à la limite, modifier. Nous sommes structurellement jetés dans une existence qui nous précède de toutes parts. Notre point de départ n'est pas notre choix. C'est notre subir.

Cette intuition n'est pas entièrement nouvelle dans l'histoire de la philosophie. Le christianisme l'avait formulée à sa manière, en parlant de l'homme comme créature qui n'est pas par soi-même. Le sentiment de dépendance absolue de Schleiermacher disait quelque chose de similaire. Mais Heidegger la radicalise en l'ontologisant et en la libérant de tout cadre théologique. Il ne dit pas que nous sommes jetés par Dieu, ni par une providence quelconque. Il dit simplement que la structure de notre être inclut cette dimension de facticité, ce passé que nous n'avons pas eu, et qui pourtant constitue notre point de départ.

Pour notre question de la vulnérabilité, c'est un apport décisif. Avec la Geworfenheit, Heidegger thématise une dimension de notre fragilité qu'on n'avait jamais aussi bien nommée. Nous sommes vulnérables non seulement parce que nous pouvons être blessés dans le futur. Nous sommes vulnérables aussi parce que nous traînons derrière nous tout un passé que nous n'avons pas voulu, et qui pourtant nous fait ce que nous sommes. Notre condition initiale n'est jamais une condition que nous avons librement choisie. Et donc nous sommes, dès le départ, dans une situation que nous devons assumer sans l'avoir choisie.

Cette intuition est extraordinairement libératrice et inquiétante à la fois. Libératrice, parce qu'elle nous décharge d'une certaine illusion de toute-puissance. Si vous croyez que vous êtes entièrement le produit de vos propres choix, vous portez sur vos épaules une responsabilité écrasante pour tout ce que vous êtes. La Geworfenheit dit : non, vous n'êtes pas votre propre fondement, vous ne vous êtes pas choisi vous-même. Cela vous décharge, en partie, de cette toute-puissance imaginaire.

Mais inquiétante, parce qu'elle vous met devant l'évidence que vous ne maîtrisez pas ce que vous êtes. Tout votre tempérament, vos prédispositions, votre histoire familiale, votre culture, votre langue, vous ont précédé. Vous êtes ce vous-là avant d'avoir pu choisir d'être ce vous-là. Et il vous faut faire avec, sans pouvoir retourner en arrière pour devenir quelqu'un d'autre.

Heidegger insiste sur le fait que la Geworfenheit n'est pas seulement notre passé. Elle est notre présent permanent. À chaque instant, nous sommes encore jetés dans une situation que nous ne maîtrisons pas entièrement. Le corps qui vieillit, l'époque qui change, les rencontres qui surgissent, les événements qui nous frappent, tout cela continue à nous jeter dans des situations que nous n'avons pas voulues. La facticité est une dimension permanente de notre être, pas seulement un point de départ qui serait derrière nous.

Et il insiste sur quelque chose de subtil. La Geworfenheit se révèle particulièrement dans certaines tonalités affectives, ce qu'il appelle des Befindlichkeiten. La plus importante, pour Heidegger, c'est l'angoisse. Quand l'angoisse vous saisit, dit-il, le monde quotidien perd son évidence, les significations familières s'estompent, et vous vous trouvez seul avec votre propre être nu, jeté dans une existence qui n'a pas son fondement en elle-même. Vous touchez à votre Geworfenheit. Vous voyez, brièvement, que vous êtes là, mais sans pouvoir dire pourquoi vous êtes là plutôt que pas du tout.

Cette analyse rejoint Kierkegaard et son angoisse comme vertige de la liberté. Mais Heidegger ajoute une nuance. L'angoisse ne révèle pas seulement la liberté. Elle révèle la liberté comme indissociable de la facticité. Je suis libre, oui, dans la mesure où je peux me rapporter de différentes manières à ce que je suis. Mais je suis libre dans une situation que je n'ai pas choisie. La liberté heideggerienne n'est pas une liberté absolue ex nihilo. C'est une liberté toujours située, conditionnée, jetée.

Pour notre question, cela change l'image de la liberté humaine. Pas la liberté triomphante des Lumières, qui pourrait tout choisir, tout faire, tout dépasser. Une liberté plus modeste, plus tragique, mais peut-être plus authentique. Une liberté qui assume de partir d'un point de départ qui ne lui appartient pas. Une liberté qui se sait conditionnée, sans pour autant être déterminée.

Et Heidegger développe une conséquence éthique importante de cette analyse. Il distingue deux manières d'habiter la Geworfenheit. Une manière inauthentique, qu'il appelle Verfallen, la chute, où l'on se laisse absorber par le quotidien banal, par le on impersonnel, par le bavardage et la curiosité distraite. Dans ce mode inauthentique, on évite de voir sa propre facticité. On se conforme. On suit les modes. On parle comme tout le monde, on pense comme tout le monde, on agit comme tout le monde. On est, dirait Heidegger, dans le Man, l'impersonnel allemand qui désigne le on diffus.

À l'opposé, il y a la manière authentique d'habiter la facticité. Elle commence par la reconnaissance lucide de ce qui m'est donné. J'accepte d'être ce moi-là, jeté dans cette situation-là, à ce moment-là. Et à partir de cette acceptation, j'assume mes possibles propres. Je deviens ce que je peux être, à partir de ce que je suis déjà. Pas un autre, fantasmé. Moi-même, dans ma singularité jetée.

Cette éthique de l'authenticité a quelque chose de très fort. Elle invite à ne pas fuir sa condition. À ne pas s'inventer une vie qui ne serait pas la sienne. À habiter résolument l'existence qu'on a, telle qu'elle est, en y assumant son rôle propre. Ce n'est pas l'amor fati nietzschéen, qui demandait d'aimer ce qui est. C'est plus modeste, mais peut-être plus accessible : prendre en charge ce qui est, en faire quelque chose, l'habiter authentiquement.

Bien sûr, cette analyse heideggerienne a des limites et des ambiguïtés. Le concept d'authenticité, mal interprété, peut devenir prétentieux ou élitiste. Et l'engagement de Heidegger lui-même dans le nazisme jette une ombre sur la valeur éthique de sa pensée. Mais l'intuition de fond reste précieuse. Nous sommes jetés. Nous n'avons pas choisi notre départ. Et toute notre existence se joue dans la manière dont nous habitons cette facticité.

Pour notre question, retenez ceci. La Geworfenheit ajoute à toutes les dimensions de la vulnérabilité que nous avons vues une dimension fondamentale : la vulnérabilité au passé que nous n'avons pas eu, à la facticité qui nous précède, au point de départ que nous n'avons pas choisi. Cette vulnérabilité est constitutive. Elle ne se dépasse pas. Mais elle peut être habitée plus ou moins authentiquement. Et c'est dans cette manière d'habiter que se joue notre liberté véritable. Avec Heidegger, la vulnérabilité humaine acquiert sa pleine dignité philosophique. Et nous verrons dans le prochain épisode comment cette analyse culmine dans la pensée de l'être-pour-la-mort.

Geworfenheitfacticiténaissance
1927
Marbourg, Fribourg

Heidegger : l'être-pour-la-mort

Martin Heidegger, Être et temps

Martin Heidegger
Martin Heidegger

Sein-zum-Tode. Toute notre existence est tendue vers la mort, qui n'est pas un événement à la fin mais une possibilité présente à chaque instant. Reconnaître cette possibilité radicale, ne pas la fuir dans le bavardage et le divertissement, c'est advenir à une existence authentique. La vulnérabilité ultime, prise en charge, devient principe d'authenticité.

Avec le concept de Sein-zum-Tode, l'être-pour-la-mort, nous arrivons au sommet de l'analyse heideggerienne du Dasein. Et c'est sans doute, dans toute la philosophie occidentale, l'analyse la plus profonde et la plus radicale de notre rapport à la mort. Pas la mort comme événement biologique futur. La mort comme structure ontologique présente. Et la prise en charge authentique de cette structure devient, pour Heidegger, le ressort de toute existence accomplie.

Voici l'idée fondamentale. Quand nous pensons habituellement à la mort, nous la pensons comme un événement qui nous attend au bout de notre existence. Quelque part dans le futur, à un moment indéterminé, quelque chose va arriver qui mettra fin à notre vie. Nous savons cela. Nous l'envisageons parfois. Nous essayons de l'éviter le plus longtemps possible. Mais nous la maintenons à distance, comme un événement futur qui ne nous concerne pas vraiment maintenant.

Heidegger conteste cette manière de penser. Pour lui, la mort n'est pas un événement futur. La mort est une possibilité constitutive de notre être présent. À chaque instant de mon existence, je suis un être qui peut mourir. Pas seulement dans le sens où je mourrai un jour. Dans le sens beaucoup plus radical où ma mort est, à chaque instant, une possibilité de mon être. Je suis essentiellement, à chaque instant, mortel.

Cette nuance est subtile mais elle change tout. La mort comme événement futur, on peut l'oublier, la repousser, la fuir dans la routine et le divertissement. La mort comme possibilité présente, on ne peut pas l'éviter, parce qu'elle est constitutive de ce que je suis maintenant. Je suis cet être qui peut mourir, et qui sait qu'il peut mourir, et chez qui cette possibilité travaille en permanence, qu'il en soit ou non conscient.

Heidegger insiste sur le caractère particulier de cette possibilité. La mort, dit-il, n'est pas une possibilité parmi d'autres. C'est la possibilité de l'impossibilité de toutes les possibilités. Quand je meurs, ce n'est pas que je perds telle ou telle possibilité particulière. C'est que toutes mes possibilités s'effondrent en même temps. La mort est donc une possibilité qui supprime toutes les autres. Elle est unique, irréductible, indépassable.

Et elle a une autre caractéristique : elle est rigoureusement individuelle. Personne ne peut mourir à ma place. Personne ne peut prendre sur lui ma mort. Quand un autre meurt, je peux être affecté, je peux pleurer, je peux assister à sa mort, mais sa mort n'est pas ma mort. Et ma mort, quand elle viendra, sera mienne, irréductiblement mienne, sans que personne ne puisse y prendre part. La mort isole. Elle me singularise. Elle me fait être moi-même, sans possible substitution.

Voyez ce que cela donne pour notre question. Heidegger thématise une vulnérabilité absolument radicale : ma mortalité comme structure ontologique. Pas la mort que les autres meurent, qui est extérieure à moi. Ma mort, à venir, présente dans son imminence comme possibilité, et qui est mienne sans appel. Cette vulnérabilité-là est plus profonde que toutes celles que nous avons vues. Elle est mienne, individuante, indépassable.

Mais Heidegger ne s'arrête pas à ce diagnostic. Il propose deux manières de se rapporter à cette structure d'être-pour-la-mort. Une manière inauthentique, qu'il appelle la fuite devant la mort. Et une manière authentique, qu'il appelle l'anticipation résolue de la mort.

La fuite est la posture quotidienne. Dans la vie ordinaire, je m'arrange pour ne pas voir la mort. Je m'occupe. Je me divertis. Je me dis que la mort, c'est pour plus tard, et qu'en attendant il y a tant à faire. Quand quelqu'un de mon entourage meurt, je suis touché brièvement, puis je passe à autre chose. La mort des autres, je peux la traiter comme un fait social, un événement à organiser, un sujet de conversation. Tout cela me permet de maintenir ma propre mort à distance, comme quelque chose qui n'arrive qu'aux autres, ou qui m'arrivera dans un futur si lointain que je peux faire comme s'il ne me concernait pas.

Cette fuite est la modalité quotidienne du Dasein. Heidegger ne la condamne pas brutalement. Il observe simplement qu'elle est inauthentique. Elle nous fait passer à côté de ce que nous sommes vraiment. Elle nous maintient dans une sorte d'oubli de notre propre être. Et cet oubli, à terme, appauvrit notre existence.

À l'opposé, il y a l'anticipation résolue de la mort. Cette anticipation, ce n'est pas se laisser obséder par la pensée morbide de sa propre fin. Ce n'est pas non plus chercher à mourir, ou désirer la mort. C'est tenir présente, en arrière-plan de ma vie, la conscience claire de ma mortalité, et laisser cette conscience colorer toute mon existence présente. À chaque instant, je vis avec la conscience que cet instant est précieux parce qu'il est compté. Je vis avec l'évidence que mes possibles sont limités, que je dois choisir, que je dois m'engager, que je ne peux pas tout faire ni reporter indéfiniment.

Cette anticipation résolue, dit Heidegger, transforme la qualité de l'existence. Elle individualise. Elle responsabilise. Elle libère. Elle me rend authentiquement moi-même, parce que face à ma mort, je ne peux plus me cacher derrière le on impersonnel. Je dois décider de ce que je veux faire de cette vie comptée. Et cette décision est intégralement mienne.

Pour notre question, c'est une étape majeure. Heidegger propose une manière de transformer notre vulnérabilité ultime, notre mortalité, en ressort d'une existence accomplie. Pas en niant la mort. Pas en la fuyant. Pas en la combattant. En la prenant en charge, en l'intégrant comme conscience permanente, en laissant cette conscience colorer toute la vie présente.

Cette intuition rejoint, par d'autres voies, l'amor fati nietzschéen, le memento mori des stoïciens, l'apprentissage de mourir socratique, et même certaines spiritualités orientales du bouddhisme tibétain. Toutes ces traditions, sous des formes diverses, ont reconnu que la conscience claire de la mortalité transforme la qualité de l'existence. Heidegger en donne, au vingtième siècle, la formulation phénoménologique et ontologique la plus rigoureuse.

Notons aussi que pour Heidegger, l'anticipation résolue n'est pas affaire d'élite spirituelle. C'est une possibilité ouverte à tout Dasein, par sa structure même. Tout être humain, parce qu'il est mortel et qu'il le sait, peut accéder à cette modalité authentique. Bien sûr, peu y accèdent vraiment. La plupart restent dans la fuite quotidienne. Mais la possibilité est ontologiquement disponible. C'est l'une des grandes possibilités du Dasein, qui le distingue de l'animal qui meurt sans le savoir.

Pour notre question, c'est précieux. La vulnérabilité ultime de la mortalité n'est pas seulement subie. Elle est aussi, potentiellement, transformée par la conscience résolue. Et cette transformation n'est pas un superflu spirituel. Elle est, pour Heidegger, ce qui distingue l'existence authentique de l'existence inauthentique. Vivre en sachant qu'on mourra, et en intégrant ce savoir, c'est vivre vraiment. Vivre en oubliant qu'on mourra, c'est vivre à côté de soi-même.

Bien sûr, on peut critiquer Heidegger. On peut trouver son éthique de l'authenticité élitiste, ou héroïsante, ou austère. On peut lui reprocher de ne pas avoir suffisamment thématisé la mort des autres, la mort qui nous arrive à travers le décès de ceux que nous aimons. Levinas, comme nous le verrons, prolongera cette critique. Mais l'apport heideggerien reste considérable. Il a thématisé, avec une précision sans précédent, la structure de notre mortalité, et il a montré comment cette structure peut être habitée authentiquement.

Pour conclure, retenez de Heidegger ces trois piliers de notre analyse. La Sorge comme structure ontologique. La Geworfenheit comme dimension de facticité. Le Sein-zum-Tode comme rapport authentique à la mortalité. Ces trois concepts forment la grammaire de la vulnérabilité ontologique heideggerienne. Et tous les philosophes qui viennent après lui sur notre question, qu'ils le suivent ou le critiquent, parleront cette grammaire. C'est sur ce terrain que va se déployer toute la philosophie contemporaine de la vulnérabilité. Et c'est ce que nous allons voir bientôt, avec Sartre, Levinas, Ricœur, Foucault et l'éthique du care.

Mais avant cela, un pas de côté, et il est volontaire. Heidegger fait de la mort une affaire strictement personnelle : ma mort, la mienne, celle que personne ne peut mourir à ma place, et c'est en la regardant que je deviendrais enfin moi-même. C'est puissant, c'est austère, et c'est très allemand. Or, mille ans plus tôt, à l'autre bout du monde, une cour japonaise regardait tomber les fleurs de cerisier et en tirait une tout autre leçon : ce qui passe n'est pas ce qui nous menace, c'est ce qui nous émeut. Pas d'angoisse héroïque, pas de résolution devançante. Une tristesse douce, partagée, presque tendre, qu'on a fini par appeler mono no aware. Deux manières de tenir la même vérité — que rien ne dure — et deux mondes entiers dans l'écart. C'est notre prochain épisode.

Sein-zum-Todeauthenticitépossibilité
vers l'an mille à XIIIe siècle
Japon (cour de Heian, zen Sōtō)

Mono no aware : la beauté de ce qui passe

Murasaki Shikibu ; Sei Shōnagon ; Kamo no Chōmei ; Dōgen ; en contrepoint Heidegger

Tosa Mitsuoki Murasaki Shikibu
Tosa Mitsuoki
Murasaki Shikibu

Au Japon, on admire la fleur de cerisier parce qu'elle va tomber : c'est le mono no aware, la beauté poignante de ce qui passe. Là où Heidegger fait de l'impermanence une angoisse, une longue tradition en fait une beauté consentie, portée d'abord par deux autrices, puis charpentée par le zen de Dōgen, pour qui rien n'est perdu de ce qui est temps. Ce qui blesse, dit-il, ce n'est pas que les choses passent, c'est notre prise sur elles. Mais une question demeure : aimer ce qui s'efface est-il sagesse, ou anesthésie d'une perte qu'il faudrait parfois refuser ?

Une cour, au Japon, autour de l'an mille. C'est le printemps, les cerisiers sont en fleur, et toute la noblesse sort pour les regarder. Mais ce qu'on admire, ce n'est pas tant la fleur ouverte : c'est qu'elle va tomber. Dans quelques jours, le vent l'emportera, et c'est précisément pour ça qu'on la trouve si belle. Pas malgré le fait qu'elle passe. À cause de ça. Retenez bien cette inversion, parce que tout l'épisode tient dedans.

On vient de suivre une autre voix, celle de Heidegger, qui regardait la même chose, le temps qui file, et qui en faisait une angoisse. Pour lui, vivre lucidement, c'est se tenir debout devant sa propre mort, dans une gravité presque héroïque. Le temps emporte tout, et l'authenticité, c'est de le regarder en face sans détourner les yeux. C'est puissant, mais c'est lourd. On en sort grandi, mais éprouvé. Or il existe une tout autre manière d'accueillir exactement le même fait. Pas un autre fait, attention. La même évidence : les fleurs tombent, le corps vieillit, l'heure ne revient pas. Mais un autre accueil de cette évidence. Là où l'un entend l'angoisse, une longue tradition entend une beauté.

Le mot qui nomme cette beauté, c'est mono no aware. On le traduit à peu près par « la poignante beauté des choses qui passent », ou « l'émotion des choses ». Aware, à l'origine, c'est presque un soupir, un « ah… » qui échappe quand on voit quelque chose et qu'on sent, d'un coup, qu'elle est là et qu'elle ne durera pas. C'est cette précarité même qui la rend belle. Un lettré du dix-huitième siècle, Motoori Norinaga, a forgé l'expression pour décrire une sensibilité bien plus ancienne, déjà présente mille ans plus tôt à la cour.

Et là, une chose qu'il faut souligner, parce qu'elle touche une question qui traverse toute notre série : qui peut dire sa blessure ? Les deux plus grands textes de cette sensibilité ne sont pas écrits par des hommes. Vers l'an mille, deux femmes écrivent ce que beaucoup tiennent pour les chefs-d'œuvre de leur langue. Murasaki Shikibu compose Le Dit du Genji, souvent appelé le premier roman psychologique du monde, traversé de bout en bout par le sentiment que toute splendeur, la beauté, l'amour, le rang, finit par se défaire. Et sa rivale, Sei Shōnagon, tient ses Notes de chevet, où elle attrape au vol les instants, les détails fugitifs, les choses qui émeuvent. Que ce soient deux femmes qui aient dit, les premières et le mieux, la blessure du temps, ce n'est pas un détail. Celles qui sont exposées disent leur exposition, et elles la disent mieux que personne.

Deux siècles plus tard, cette sensibilité de cour se dépouille. On la retrouve dans un autre mot devenu célèbre, le wabi-sabi : la beauté de l'humble, du sobre, de l'imparfait, et la beauté de la patine, de ce qui est usé, fané, marqué par le temps. La cour aimait l'éclat fragile des fleurs ; là, on aime le bol fêlé, la mousse sur la pierre, l'asymétrie. C'est encore l'impermanence, mais aimée dans ses traces. Un ermite du treizième siècle, Kamo no Chōmei, qui avait tout perdu, sa ville ravagée par les incendies et les séismes, s'est retiré dans une cabane démontable qu'il pouvait charger sur une charrette. Image littérale du détachement. Son texte s'ouvre sur le fleuve qui coule et dont l'eau n'est jamais la même. Non pas subir la perte, mais l'habiter.

Mais tout cela pourrait n'être qu'une humeur, une délicatesse. Il a fallu un penseur d'une rigueur extraordinaire pour lui donner une charpente : Dōgen, fondateur au treizième siècle de l'école Sōtō du zen. Et ce qu'il dit renverse tout. Le bouddhisme appelle mujō l'impermanence, le fait que rien ne dure. On pourrait croire que c'est l'obstacle, ce dont il faudrait se sauver. Dōgen dit l'inverse : l'impermanence n'est pas l'obstacle à l'éveil, elle est l'éveil même. La mort elle-même, écrit-il, fait partie de la nature de bouddha. Mesurez l'écart avec Heidegger : pour l'un, la mort est l'horizon devant lequel on s'angoisse ; pour l'autre, elle est déjà la chose se manifestant pleinement.

Au cœur de sa pensée, il y a un mot magnifique, uji, qu'on traduit par « l'être-temps ». L'idée, lisez-la lentement : le temps n'est pas un contenant dans lequel je passerais un moment. Je ne traverse pas le temps comme on traverse un fleuve. Je suis temps. Le pin est temps, l'instant où je le regarde est temps. Et alors Dōgen désamorce l'angoisse à la racine. Ne croyez pas, dit-il, que le temps « s'envole ». Si le temps s'envolait, il laisserait un vide derrière lui, et c'est cette image-là qui nous fait souffrir. Le pétale qui tombe ne tombe pas dans un gouffre. Il est, pleinement, le printemps qui s'achève. Rien n'est perdu. L'impermanence cesse d'être une soustraction. Ce qui blesse, dit-il, ce n'est pas que les choses passent, c'est notre prise, notre exigence qu'elles restent. Lâchez le « moi » qui veut durer contre le temps, et le temps n'est plus une menace.

Alors, sagesse ou anesthésie ? On peut se le demander. Aimer la beauté de ce qui passe, est-ce la plus haute lucidité, ou une façon élégante de ne pas pleurer ce qu'il faudrait pleurer ? Car toutes les pertes ne sont pas dans la nature des choses. La mort, oui. Mais la misère qui l'avance, l'injustice qui la distribue, non. On l'a appris de Rousseau : une part de notre vulnérabilité est fabriquée, et celle-là, il faut la combattre, pas la contempler. Ne tranchons pas. Retenons que la même finitude qui sonne ailleurs comme angoisse peut sonner ici comme beauté consentie. Ce n'est pas qu'une réponse ait raison. C'est que la vulnérabilité au temps n'a pas une seule tonalité : on peut la subir, la combattre, et parfois l'habiter. Reste à savoir si ce cœur si sensible garde la force de dire non quand il le faut. C'est par cette question que s'ouvre la suite.

mono no awareuji (être-temps)impermanence consentie
1943
Paris occupé

Sartre : la liberté condamnée et le regard d'autrui

Jean-Paul Sartre, L'être et le néant

Jean-Paul Sartre
Jean-Paul Sartre

Sartre radicalise Heidegger. L'homme est condamné à être libre. Et il découvre sa fragilité particulièrement dans le regard d'autrui, qui le fige, le chosifie, le réduit à un objet. La honte révèle cette structure : je suis livré au jugement de l'autre, qui peut faire de moi ce qu'il veut. Vulnérabilité existentielle qui annonce déjà Levinas et l'éthique du visage.

Avec Jean-Paul Sartre, on entre dans l'existentialisme français du milieu du vingtième siècle. Sartre est sans doute le philosophe le plus célèbre du vingtième siècle, du moins en France. Auteur immense, écrivain, dramaturge, militant politique. Il a marqué profondément la sensibilité de son époque. Et sur notre question de la vulnérabilité, il prolonge Heidegger tout en le déplaçant dans une direction spécifique. Plus précisément, il radicalise l'idée de liberté humaine et il introduit une analyse magistrale du regard d'autrui comme expérience fondamentale de la vulnérabilité subjective.

Sartre est né en mille neuf cent cinq à Paris. Études à l'École normale supérieure, où il rencontre Simone de Beauvoir, qui sera sa compagne intellectuelle de toute une vie. Études à Berlin où il découvre Husserl et Heidegger. Et il publie en mille neuf cent quarante-trois, en pleine occupation, son grand ouvrage philosophique : L'être et le néant. Livre énorme, dense, qui propose une réinterprétation phénoménologique des grandes questions philosophiques classiques. Il continuera ensuite avec une œuvre littéraire considérable, des engagements politiques bruyants, jusqu'à sa mort en mille neuf cent quatre-vingt.

Voici la thèse sartrienne fondamentale, telle qu'elle se développe dans L'être et le néant. Sartre distingue deux modes d'être. L'être-en-soi, qui est celui des choses : massif, plein, sans ouverture, simplement identique à lui-même. Une table est ce qu'elle est. Une pierre est ce qu'elle est. Et puis l'être-pour-soi, qui est celui de la conscience humaine : ouvert, en projet, jamais identique à soi-même, toujours en train de se faire. La conscience humaine n'est pas ce qu'elle est. Elle est constamment en train de se projeter dans des possibles.

De cette analyse, Sartre tire une thèse provocante : l'homme est condamné à être libre. Pas libre comme on l'entend habituellement, comme s'il avait le choix d'être libre ou de ne pas l'être. Libre absolument, sans pouvoir échapper à sa liberté. Parce que sa structure d'être-pour-soi le condamne à se choisir lui-même à chaque instant, sans pouvoir se réfugier dans aucune nature ou essence préalable. Vous voulez être lâche ? Vous choisissez de l'être à chaque acte. Vous voulez être courageux ? Vous choisissez de l'être à chaque acte. Vous ne pouvez pas vous dire : je suis lâche par nature. Cette nature, vous la constituez à chaque instant par vos choix. Pas d'excuse possible. Pas de fuite possible.

Cette thèse est puissante et inquiétante. Elle place la responsabilité humaine à un niveau extrême. Tout ce que vous êtes, vous l'avez choisi, et vous continuez à le choisir. Aucun fatalisme ne tient. Aucun déterminisme ne vous excuse. Vous êtes ce que vous avez fait, et vous serez ce que vous ferez. La liberté sartrienne est totale, et donc terrible.

Mais cette liberté absolue produit aussi son lot d'angoisse. Sartre développe une analyse fine de l'angoisse, qu'il reprend en partie de Kierkegaard et de Heidegger. Quand je prends conscience que je suis libre, vraiment, totalement, je suis pris de vertige. Pas de garde-fou. Pas de nature qui me déterminerait. Je suis face à mes possibles, et je dois choisir. Cette angoisse est, pour Sartre, comme pour Kierkegaard, le vertige de la liberté.

Et il y a une autre dimension. Sartre montre que nous fuyons souvent cette liberté écrasante par ce qu'il appelle la mauvaise foi. La mauvaise foi consiste à se mentir à soi-même sur sa propre liberté. Je me dis que je suis ainsi par nature, que je ne peux pas être autrement, que mon caractère m'est imposé. Tout cela est de la mauvaise foi, parce que ces excuses dissimulent ma liberté constante de choisir autrement. La célèbre analyse du serveur de café qui joue à être serveur de café, dans L'être et le néant, illustre cette mauvaise foi. Il se prend pour son rôle, il s'identifie à lui, pour ne pas avoir à assumer sa liberté de pouvoir être autre chose.

Pour notre question de la vulnérabilité, l'apport sartrien le plus original concerne le regard d'autrui. Sartre y consacre l'une des analyses les plus pénétrantes de son livre. Voici comment elle se déroule.

Imaginez. Vous êtes seul dans un couloir. Vous regardez par le trou de la serrure d'une porte. Vous êtes absorbé dans ce que vous voyez. Vous ne pensez pas à vous-même. Vous êtes pure conscience tournée vers ce que vous regardez. Soudain, vous entendez des pas derrière vous. Quelqu'un arrive. Vous sentez qu'on vous regarde. Et instantanément, tout change. Vous n'êtes plus pure conscience absorbée dans son objet. Vous êtes vu. Vous êtes saisi par le regard de l'autre. Et ce regard fait de vous un objet, un voyeur surpris en train de regarder par une serrure. Vous éprouvez la honte.

Cette analyse est magnifique. Sartre y montre que la rencontre d'autrui n'est pas d'abord une rencontre d'objet à objet, ni même de sujet à sujet abstrait. C'est une expérience où mon être m'est dérobé par un autre, qui me regarde et qui fait de moi quelque chose dans son monde à lui. Avant ce regard, j'étais libre, conscience pure, sujet de mes propres possibles. Le regard d'autrui me chosifie. Je deviens, pour lui, un objet de jugement, de classification, de définition. Et cette transformation, je la subis sans pouvoir la contrôler.

La honte, dit Sartre, est l'expérience par excellence de cette vulnérabilité au regard. Quand je rougis devant quelqu'un, ce n'est pas seulement la prise de conscience d'une faute. C'est, plus fondamentalement, la prise de conscience que je suis vu, que je suis objet pour un autre, que je suis livré à son jugement sans appel. Cette structure de la honte révèle une vulnérabilité que toutes les analyses précédentes avaient touchée sans la nommer aussi précisément.

Et Sartre va plus loin. Cette vulnérabilité au regard d'autrui n'est pas seulement un fait psychologique. Elle est constitutive de notre rapport à autrui. L'autre n'est pas un objet dans mon monde. L'autre est aussi un sujet qui me regarde, qui me constitue comme objet dans son monde à lui. Et donc, entre deux consciences, il y a toujours cette tension : qui regarde ? qui est regardé ? qui est sujet ? qui est objet ? L'enfer, c'est les autres, dira Sartre dans une formule célèbre de Huis clos. Pas parce que les autres seraient méchants. Mais parce que leur regard me chosifie sans cesse, me ravale à l'état d'objet, m'enlève mon être propre.

Cette analyse pessimiste de la relation à autrui sera contestée par d'autres, notamment Levinas, comme nous le verrons. Mais elle pointe quelque chose de réel. Notre vulnérabilité au jugement d'autrui, notre incapacité à empêcher l'autre de nous définir, de nous classer, de nous juger, est une dimension constante de notre existence sociale. Et cette vulnérabilité-là est philosophiquement importante.

Pour notre question, Sartre apporte donc deux contributions majeures. D'abord, il radicalise la liberté humaine au point d'en faire une condamnation absolue, source d'angoisse permanente. Ensuite, il thématise la vulnérabilité au regard d'autrui comme structure fondamentale de notre rapport aux autres. Ces deux analyses dépeignent un humain qui est, paradoxalement, à la fois absolument libre et profondément exposé. Libre dans sa structure ontologique. Exposé dans son existence concrète parmi les autres.

Bien sûr, Sartre a des limites. Sa philosophie peut paraître excessivement individualiste, négligeant les dimensions collectives de l'existence. Sa vision de la relation à autrui est presque exclusivement conflictuelle, ce qui réduit la complexité de l'expérience interpersonnelle. Et son insistance sur la liberté absolue peut aboutir, paradoxalement, à une certaine cécité aux conditions concrètes qui pèsent sur les vies humaines, ce qui sera reproché par les marxistes, les féministes, et plus tard les penseurs du care. Mais l'analyse phénoménologique reste précieuse.

Pour conclure, retenez ces deux apports sartriens. Premièrement, la liberté comme condamnation : être humain, c'est être condamné à choisir, sans excuse possible, à chaque instant. Cette liberté radicale est notre dignité et notre fardeau. Deuxièmement, le regard d'autrui comme expérience fondamentale de vulnérabilité : être humain, c'est être livré au regard des autres, qui peuvent nous chosifier, nous juger, nous définir contre notre gré. Ces deux structures, ensemble, dessinent un sujet humain à la fois souverain et exposé. C'est l'une des grandes contributions du vingtième siècle français à notre question. Et elle continue d'inspirer beaucoup, même quand on la conteste.

libertéregardhonte
1961
Paris

Levinas : le visage qui m'oblige

Emmanuel Levinas, Totalité et infini

Emmanuel Levinas
Emmanuel Levinas

Inversion levinassienne. Ce n'est plus seulement ma propre vulnérabilité qui compte, c'est celle de l'autre. Le visage d'autrui, dans sa nudité sans défense, m'interpelle avant tout consentement. Tu ne tueras pas. La vulnérabilité de l'autre m'oblige éthiquement, sans contrat, sans rétribution. Fondation d'une éthique avant l'ontologie.

Avec Emmanuel Levinas, on opère un retournement décisif dans la philosophie contemporaine de la vulnérabilité. Sartre avait pensé l'autre comme regard qui me chosifie, comme menace qui me transforme en objet. Levinas va inverser complètement cette perspective. Pour lui, l'autre n'est pas d'abord un danger pour moi. L'autre est, dans sa vulnérabilité même, ce qui m'appelle éthiquement avant tout consentement. Et le lieu de cet appel, c'est le visage. Cette intuition, qui paraît simple, est l'une des plus profondes du vingtième siècle, et elle ouvre toute une éthique de l'attention à l'autre qui marque encore notre époque.

Levinas est né en mille neuf cent six à Kaunas, en Lituanie, dans une famille juive lituanienne. Il étudie la philosophie à Strasbourg, puis va à Fribourg, où il suit les cours de Husserl et de Heidegger. Il devient en France l'un des introducteurs de la phénoménologie allemande. La guerre arrive. Levinas est mobilisé comme interprète, fait prisonnier, et passe cinq ans dans un camp pour officiers français. Sa famille en Lituanie est exterminée. Cette expérience marque indélébilement sa pensée. Après la guerre, il enseigne à Paris, écrit ses grands ouvrages : Totalité et infini en mille neuf cent soixante et un, Autrement qu'être en mille neuf cent soixante-quatorze. Il meurt en mille neuf cent quatre-vingt-quinze.

Son projet philosophique se construit en grande partie comme un dialogue critique avec Heidegger. Levinas admire profondément Heidegger comme philosophe, mais il considère que sa pensée a un défaut majeur. Pour Heidegger, le rapport fondamental est celui du Dasein à son propre être, à son propre projet, à sa propre mort. L'autre apparaît dans cette pensée, mais de manière subordonnée. Levinas conteste cette priorité. Pour lui, le rapport fondamental n'est pas mon rapport à moi-même. C'est mon rapport à autrui. Et ce rapport précède tous les autres.

Cette inversion est radicale. Toute la philosophie occidentale, dit Levinas, a privilégié l'ontologie, c'est-à-dire la question de l'être. Et dans ce privilège, elle a réduit l'autre à un cas particulier de l'être, un objet parmi d'autres dans le monde. Levinas propose une autre voie. Avant l'ontologie, dit-il, il y a l'éthique. Avant la question de l'être, il y a la question de l'autre. Et toute philosophie qui ne commence pas par là, qui ne place pas l'éthique en première philosophie, manque l'essentiel.

Comment cette éthique première se manifeste-t-elle ? Elle se manifeste dans l'expérience du visage. Le visage, pour Levinas, n'est pas un objet physique parmi d'autres. Ce n'est pas seulement la peau, les yeux, le nez, la bouche. Le visage est cette dimension par laquelle autrui se présente à moi dans une exposition radicale qui m'interpelle. Quand je rencontre un visage humain, quelque chose se passe qui n'a pas d'équivalent dans la rencontre d'aucun objet.

Levinas décrit cette expérience avec une grande précision. Le visage d'autrui apparaît dans sa nudité, dans sa vulnérabilité absolue. C'est un appel à ne pas le détruire. Tu ne tueras pas, dit le visage avant même tout discours. Cette parole muette est inscrite dans la nudité même du visage exposé. Et cet appel m'oblige avant tout consentement. Je n'ai pas choisi d'être éthiquement obligé par autrui. Je le suis, par la simple présence de son visage en face de moi.

Voyez la beauté et la profondeur de cette analyse. Levinas thématise la vulnérabilité non pas comme la mienne, mais comme celle d'autrui qui m'interpelle. Et il en fait le fondement de l'éthique. Pas une éthique rationnelle, qui se déduirait de principes abstraits. Pas une éthique des conséquences, qui calculerait les utilités. Une éthique de l'exposition à la vulnérabilité d'autrui, qui me précède et m'oblige avant que je puisse délibérer.

Cette intuition rejoint, par d'autres voies, l'intuition rousseauiste de la pitié comme sentiment naturel face à la souffrance d'autrui. Mais Levinas la radicalise et l'ontologise. Pour lui, la rencontre du visage n'est pas seulement un fait psychologique, un sentiment qui se déclenche en moi. C'est une structure éthique fondamentale, antérieure à toute psychologie. Le visage d'autrui me constitue comme sujet éthique avant que je sois sujet ontologique. Je suis, à la racine, responsable de l'autre. Et c'est cette responsabilité qui fait de moi un humain.

Pour notre question, c'est un déplacement majeur. Toute l'histoire de la vulnérabilité que nous avons retracée, des Grecs aux modernes, était centrée sur ma propre vulnérabilité. Quelle est ma fragilité ? Comment l'habiter ? Comment la transformer ? Levinas déplace radicalement la question. La question primordiale, dit-il, n'est pas ma vulnérabilité. C'est celle d'autrui. Et la posture éthique fondamentale n'est pas la maîtrise de soi, mais l'attention à l'autre exposé.

Cette inversion a des conséquences politiques et sociales considérables. Elle place l'éthique du soin, de la sollicitude, de l'attention au plus faible, au cœur de la philosophie. Pas comme un complément moral à une philosophie de l'autonomie. Comme le fondement même de toute philosophie sérieuse. Et elle invite à voir, dans toutes les institutions humaines, la trace de cette obligation primordiale à l'autre vulnérable. La justice, la politique, le droit, peuvent être lus comme des tentatives d'organiser cette responsabilité à l'échelle de la société.

Notez aussi un aspect spécifique de la pensée levinassienne. Il y a une dimension de transcendance dans son analyse du visage. Le visage d'autrui, dit Levinas, est une trace de l'infini. Il y a quelque chose en lui qui me dépasse, qui n'est pas réductible à ce que je peux saisir, qui appelle au-delà de ce qui est immédiatement présent. Cette dimension transcendante peut être interprétée religieusement, et Levinas est un penseur juif qui ne sépare pas radicalement la philosophie de sa tradition. Mais elle peut aussi être lue de manière laïque, comme reconnaissance que l'autre déborde toujours ce que je peux en penser.

Cette dimension de transcendance est importante parce qu'elle distingue l'éthique levinassienne d'une simple éthique de la compassion psychologique. Levinas ne dit pas seulement que je dois être gentil avec autrui parce qu'il est fragile. Il dit que la rencontre d'autrui ouvre une dimension irréductible de mon être, où je suis traversé par quelque chose qui me dépasse et qui m'oblige. La vulnérabilité d'autrui n'est pas seulement triste à constater. Elle est porteuse d'une révélation philosophique majeure sur ce que c'est qu'être humain.

Bien sûr, on peut critiquer Levinas. Certains lui reprochent une certaine grandiloquence dans sa manière d'évoquer le visage. D'autres trouvent que sa pensée laisse peu de place à la réciprocité, l'autre étant toujours pensé comme celui qui appelle, et moi comme celui qui répond, ce qui peut produire une dissymétrie excessive. Et le statut de la dimension religieuse de sa pensée, plus précisément juive, fait débat. Mais l'apport reste considérable.

Pour notre question, retenez l'essentiel. Avec Levinas, la vulnérabilité change de centre de gravité. Elle n'est plus seulement la mienne. Elle est d'abord celle d'autrui. Et ce déplacement fonde une éthique nouvelle, qui place l'attention à l'autre exposé au cœur de la philosophie. Cette éthique nourrit aujourd'hui toutes les pensées du soin, du care, des droits des plus vulnérables. Elle nourrit aussi la critique politique de nos sociétés, qui peuvent être évaluées à leur capacité à reconnaître et à protéger les vulnérabilités d'autrui. C'est l'une des grandes contributions du vingtième siècle à notre question. Et nous verrons dans le prochain épisode comment Levinas pousse cette intuition jusqu'à la notion de substitution.

visagevulnérabilitéresponsabilité
1974
Paris

Levinas : l'otage et la substitution

Emmanuel Levinas, Autrement qu'être

Emmanuel Levinas
Emmanuel Levinas

Levinas pousse plus loin : je ne suis pas seulement responsable de l'autre, je suis substitué à lui, otage de sa fragilité. La subjectivité éthique n'est pas autonomie, c'est exposition, hospitalité, jusqu'au don de soi. La vulnérabilité de l'autre me constitue comme sujet éthique avant que je sois sujet ontologique. Inversion radicale.

Continuons avec Levinas, parce qu'il a poussé encore plus loin son intuition de la responsabilité à l'autre, dans son deuxième grand ouvrage, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, publié en mille neuf cent soixante-quatorze. Dans ce livre, plus difficile et plus radical encore que Totalité et infini, Levinas développe une notion qui peut paraître scandaleuse mais qui révèle la profondeur de sa pensée. Cette notion, c'est la substitution. L'idée que je suis, dans ma subjectivité même, substitué à autrui, otage de sa vulnérabilité, responsable même de ce dont je ne suis pas responsable. Notion vertigineuse, qui ouvre l'éthique levinassienne à ses dimensions les plus extrêmes.

Pour comprendre la substitution, il faut revenir à l'analyse du visage que nous avons vue dans le précédent épisode. Le visage d'autrui m'oblige. Il m'appelle à la responsabilité. Tu ne tueras pas. Cette obligation est antérieure à mon consentement. Je suis responsable de l'autre avant même de le savoir, avant même de l'avoir choisi.

Mais Levinas va plus loin. Il ne dit pas seulement que je suis responsable de l'autre. Il dit que cette responsabilité me constitue comme sujet. Avant cette responsabilité, je ne suis pas vraiment un moi. Je suis indéterminé, anonyme, perdu dans ce qu'il appelle l'il y a, cet anonymat impersonnel du fait brut d'exister. C'est la responsabilité envers autrui qui m'individualise, qui fait de moi un moi. Je suis moi-même parce que je suis appelé à répondre de l'autre.

Et cette responsabilité, Levinas la pousse à un degré inouï. Il dit que je suis non seulement responsable de ce que j'ai fait à l'autre, mais aussi de ce qui lui arrive, et même de ce qu'il fait. Je suis responsable de la responsabilité d'autrui. C'est ce qu'il appelle la substitution. Je suis, en quelque sorte, à la place de l'autre, je porte sa vulnérabilité, je suis affecté par sa souffrance comme si elle était la mienne. Pas par sentimentalité. Par structure ontologique. Le moi humain, selon Levinas, est constitutivement substitué à autrui.

Voici une image qui revient souvent chez Levinas pour décrire cette structure : le moi est otage de l'autre. Otage, mot fort. Cela veut dire que je suis pris, retenu, lié à l'autre sans avoir donné mon accord. Je ne suis pas libre de me dégager de cette responsabilité. Je suis fondamentalement engagé à l'autre, même si l'autre n'est pas engagé à moi. La relation est dissymétrique. Je porte la responsabilité de l'autre sans attendre qu'il en porte une pour moi.

Cette analyse est extrême. Elle peut paraître inhumaine, voire dangereuse. Si je suis responsable de ce que l'autre fait, alors je suis culpabilisable sans limite. Si je suis otage de l'autre, alors ma liberté est anéantie sous le poids de cette obligation infinie. Plusieurs critiques de Levinas pointeront ces difficultés.

Mais il faut comprendre ce que Levinas veut vraiment dire. Il ne dit pas que je dois me culpabiliser de tout ce qui se passe dans le monde. Il dit que la structure même de ma subjectivité, à sa racine, est exposition à autrui. Je suis ce moi-là précisément parce que je porte cette responsabilité. Sans elle, je serais anonyme, indéterminé, impersonnel. C'est en répondant à l'appel de l'autre que je deviens vraiment moi-même.

Levinas a aussi une formule qui éclaire cette intuition. Il dit que la subjectivité, c'est l'un-pour-l'autre. Pas l'un face à l'autre, ce qui suggérerait une rencontre entre deux sujets déjà constitués. Pas l'un par l'autre, ce qui suggérerait une dépendance causale. L'un-pour-l'autre. Le moi est, dans sa structure même, orienté vers l'autre, pour l'autre. Cette orientation est constitutive, pas accidentelle.

Pour notre question de la vulnérabilité, cette analyse pousse l'inversion levinassienne à son comble. La vulnérabilité n'est plus seulement, comme dans le précédent épisode, ce qui m'oblige en autrui. Elle est aussi, et fondamentalement, ce que je porte en moi pour autrui. Mon être même est porteur de la vulnérabilité d'autrui, comme si je l'avais en charge, comme si elle était devenue, en partie, la mienne. La distinction nette entre ma vulnérabilité et celle de l'autre s'estompe. Nous sommes liés dans un tissu de responsabilités où ma sensibilité à autrui constitue ma propre subjectivité.

Cette intuition rejoint, par d'autres voies, certaines traditions religieuses. Le christianisme parle de porter les fardeaux les uns des autres, comme le dit Paul dans l'Épître aux Galates. Le judaïsme parle de la solidarité entre tous les fils d'Adam. Et certaines spiritualités orientales, le bouddhisme mahayana en particulier, font du bodhisattva celui qui se dévoue au salut de tous les êtres avant le sien propre. Levinas reformule, dans une langue philosophique laïque, des intuitions très anciennes sur la responsabilité humaine universelle.

Mais il y a chez Levinas une dimension plus radicale encore. Il insiste sur le fait que cette responsabilité est asymétrique. Je suis responsable de l'autre, mais je ne dois pas attendre que l'autre soit responsable de moi. Si j'attends une réciprocité, alors je transforme la responsabilité en contrat, et je manque sa structure éthique première. La responsabilité authentique est gratuite, à fonds perdus, sans calcul de retour.

Cette dissymétrie est troublante mais elle est essentielle pour Levinas. Elle évite que l'éthique se réduise à un échange. Elle garde quelque chose de gratuit, de surabondant, qui dépasse les logiques de réciprocité. Et elle rejoint, sous une forme philosophique, ce que la tradition chrétienne appelle l'agapè, l'amour qui se donne sans attendre.

Pour notre question, cela ouvre une perspective nouvelle. Notre vulnérabilité n'est plus seulement individuelle. Elle est intersubjective, partagée, portée. Et cette partage n'est pas optionnel. Il est constitutif de ce que nous sommes. Refuser de porter la vulnérabilité d'autrui, c'est refuser d'être vraiment humain. Voilà une thèse forte, que la philosophie contemporaine a heritée de Levinas et qui continue de travailler nos sociétés.

Notons aussi un aspect qui rejoint Heidegger. Pour Levinas, comme pour Heidegger, la vulnérabilité est structurelle, pas accidentelle. Mais la structure est complètement différente. Pour Heidegger, la structure est celle de la Sorge, du souci de soi pour soi. Pour Levinas, la structure est celle de la responsabilité de l'un-pour-l'autre. Ces deux structures sont presque antagoniques. Et tout le débat philosophique contemporain sur la subjectivité se joue, en grande partie, dans la tension entre ces deux options.

Pour conclure, retenez de Levinas cette intuition vertigineuse. La subjectivité humaine, à sa racine, est substituée à autrui. Otage de sa vulnérabilité. Responsable de sa responsabilité. Et c'est cette structure de substitution qui fait de nous, vraiment, des sujets. Sans elle, nous serions anonymes, indistincts, perdus dans l'impersonnel. Avec elle, nous sommes des êtres singuliers, appelés, obligés, et donc finalement libres dans le sens le plus fort. C'est l'une des plus belles propositions philosophiques du vingtième siècle. Et elle reste, aujourd'hui, une boussole pour penser ce que nous nous devons les uns aux autres. Pas par contrat. Par structure. Et c'est ce que Levinas, dans son écriture difficile mais sa pensée admirable, nous a légué.

substitutionotageresponsabilité
1960 — 2000
Paris, Chicago

Ricœur : l'homme capable et faillible

Paul Ricœur, L'homme faillible

Paul Ricœur
Paul Ricœur

Ricœur thématise la fragilité comme dimension constitutive de l'homme capable. Nous sommes des êtres capables, oui : capables de parler, d'agir, de raconter, de promettre. Mais cette capacité est essentiellement faillible. Sans faillibilité, pas de vraie capacité. Synthèse subtile qui relie héritage chrétien et tradition phénoménologique.

Avec Paul Ricoeur, on a un autre grand penseur français du vingtième siècle, qui a proposé une synthèse particulièrement riche et équilibrée sur notre question. Ricoeur, ce n'est ni la radicalité heideggerienne, ni l'inversion levinassienne, ni la liberté sartrienne. C'est une pensée patiente, conciliatrice, qui essaie de tenir ensemble plusieurs traditions et de leur faire produire une réflexion juste sur l'humain. Et au centre de sa pensée, il y a une dialectique fondamentale entre capacité et faillibilité. L'homme est capable, oui, mais essentiellement faillible. Et c'est cette articulation qui constitue, pour notre question, l'apport ricoeurien le plus précieux.

Ricoeur est né en mille neuf cent treize à Valence. Orphelin de bonne heure. Études de philosophie, formation protestante influente. Pendant la guerre, il est fait prisonnier en Allemagne, et c'est dans son camp de prisonniers qu'il commence à lire intensivement Husserl et Heidegger. Il enseigne ensuite à Strasbourg, à la Sorbonne, à Nanterre, puis à Chicago. Œuvre considérable, qui traverse plusieurs traditions : phénoménologie husserlienne, herméneutique heideggerienne, psychanalyse, théories du récit, éthique politique. Il meurt en deux mille cinq.

Dès ses premiers livres, dans les années cinquante, Ricoeur s'attelle à une grande question : comment penser le mal moral, et plus largement la condition humaine, en évitant à la fois l'optimisme naïf et le pessimisme désespéré ? Sa réponse se développe en plusieurs étapes, à travers une œuvre patiente. Mais le cœur en est posé tôt, dans un livre publié en mille neuf cent soixante : L'homme faillible. Ce livre, qui fait partie de la grande Philosophie de la volonté, est consacré à montrer comment la faillibilité est constitutive de la condition humaine.

La thèse est subtile. Ricoeur ne dit pas que l'homme est faillible par accident, parce qu'il aurait commis une faute. Il ne dit pas non plus que l'homme est mauvais par nature, ce qui serait du pessimisme excessif. Il dit que l'homme est faillible structurellement, à cause de la disproportion qui le constitue. L'homme est cet être qui est entre la finitude et l'infini, entre le particulier et l'universel, entre le corps situé et la pensée qui s'élève. Et cette tension entre les deux pôles, qui constitue sa grandeur, est aussi ce qui le rend susceptible de faille.

Prenons un exemple. L'homme a un point de vue limité, situé dans un corps, dans une époque, dans une culture. C'est sa finitude. Mais il a aussi la capacité de penser des choses universelles, de juger, de viser la vérité. C'est son ouverture à l'infini. Or ces deux dimensions sont en tension. Mon point de vue limité tend à se prendre pour l'universel. Ma pensée universelle tend à oublier qu'elle s'enracine dans une situation particulière. Et c'est dans cette tension mal gérée que naît la faille morale : juger universellement à partir d'un point de vue limité, oublier ses propres conditions, prendre ses préjugés pour des vérités.

Cette analyse est très fine. Elle dit que la condition humaine est intrinsèquement précaire, non parce qu'elle serait mauvaise, mais parce qu'elle articule des dimensions hétérogènes qui doivent être tenues ensemble sans pouvoir se réduire l'une à l'autre. Et cette précarité n'est pas un défaut à éliminer, c'est notre condition même.

Ricoeur prolongera cette intuition tout au long de son œuvre. Dans les années soixante, il écrira sur le symbolisme du mal, montrant comment toutes les grandes traditions ont essayé de nommer cette faille fondamentale dans des récits mythiques. Dans les années quatre-vingt, il développera sa théorie du récit, montrant comment l'identité humaine se constitue narrativement, dans la mise en intrigue d'une vie qui inclut nécessairement des moments d'échec, de tension, de mal. Et dans les années quatre-vingt-dix, dans Soi-même comme un autre, il proposera une éthique fondée sur la dialectique du soi et de l'autre.

Le concept central de cette éthique est celui d'homme capable. Ricoeur identifie plusieurs grandes capacités humaines : pouvoir parler, pouvoir agir, pouvoir raconter, pouvoir s'imputer, pouvoir promettre. Ces capacités définissent ce que c'est qu'être un sujet humain. Mais et c'est ici que la subtilité ricoeurienne se manifeste, chacune de ces capacités est essentiellement faillible. Je peux parler, mais je peux aussi me taire à tort, mentir, mal comprendre. Je peux agir, mais je peux aussi être empêché, échouer, faire du mal sans le vouloir. Je peux raconter, mais je peux aussi me raconter des histoires, déformer, oublier. Je peux promettre, mais je peux aussi trahir ma promesse, oublier de la tenir, m'en trouver incapable. Chaque capacité a son envers de faillibilité.

Voyez le geste ricoeurien. Il ne sépare pas la capacité et la faillibilité. Il les articule. La capacité humaine est essentiellement faillible. Et la faillibilité humaine ne s'oppose pas à la capacité, elle la conditionne. Sans la possibilité d'échouer, il n'y aurait pas vraiment de capacité. Une capacité parfaite, infaillible, serait celle de Dieu ou des anges, pas celle de l'homme. Etre capable, dans l'horizon humain, c'est être capable et faillible à la fois.

Pour notre question, c'est une articulation précieuse. Elle évite deux écueils symétriques. D'un côté, l'écueil du triomphalisme de la capacité, qui voudrait penser l'homme comme pure puissance et qui finit toujours par mépriser ceux qui n'arrivent pas. De l'autre côté, l'écueil du défaitisme de la faillibilité, qui voudrait penser l'homme comme essentiellement misérable et qui finit toujours par excuser tout. Ricoeur tient les deux. L'homme est capable, et cela mérite respect et confiance. L'homme est faillible, et cela mérite indulgence et patience. Les deux ensemble.

Cette pensée a des implications éthiques importantes. Quand on rencontre quelqu'un, on rencontre un être capable, qui mérite donc d'être traité comme tel, avec ses responsabilités, son potentiel, son pouvoir d'agir. Mais on rencontre aussi un être faillible, qui mérite donc d'être traité avec une certaine douceur, en acceptant qu'il puisse échouer, se tromper, défaillir. Et cette double reconnaissance fonde une éthique qui ne tombe ni dans la dureté ni dans la complaisance.

Ricoeur applique cette analyse à de nombreux domaines. À l'institution juridique, qui doit tenir compte à la fois de la responsabilité humaine et de sa faillibilité. À la pratique pédagogique, qui doit développer les capacités tout en acceptant les échecs. À la vie politique, qui doit confier aux humains des pouvoirs tout en aménageant les dispositifs qui préviennent les abus. Partout, la dialectique de la capacité et de la faillibilité éclaire les institutions et les pratiques humaines.

Pour notre question de la vulnérabilité, cela apporte quelque chose de précieux. La vulnérabilité n'est pas séparée de la capacité. Elles sont les deux faces d'une même condition. L'être capable est nécessairement vulnérable, parce qu'il peut échouer dans ses capacités. Et l'être vulnérable est aussi capable, parce qu'il peut, malgré sa fragilité, agir, promettre, raconter, parler. Cette articulation évite de réduire l'humain soit à une puissance triomphante, soit à une fragilité plaintive. Elle pense un humain en relief, en tension, en équilibre précaire.

Notez aussi un aspect important. Ricoeur, fidèle à sa formation protestante mais en philosophe rigoureux, intègre dans sa pensée la tradition biblique sans pour autant en faire une philosophie confessionnelle. Le concept de faillibilité doit quelque chose à la tradition chrétienne du péché originel et de la fragilitas humana, comme nous l'avons vu avec Thomas d'Aquin. Mais Ricoeur le reformule dans un langage philosophique laïque, accessible à tous. Cette traduction est précieuse, parce qu'elle permet à des intuitions religieuses anciennes de circuler dans la pensée contemporaine sans présupposer la foi de ceux qui la lisent.

Pour conclure, retenez de Ricoeur cette belle articulation. L'homme est capable et faillible. Ces deux dimensions ne s'opposent pas, elles se conditionnent mutuellement. Reconnaître les capacités humaines sans oublier leur faillibilité. Reconnaître la faillibilité humaine sans réduire à elle ce qu'est l'humain. Tenir les deux dans une dialectique vivante, qui permet de penser à la fois la dignité de l'homme et sa vulnérabilité, sans sacrifier l'une à l'autre. C'est l'une des plus belles synthèses philosophiques du vingtième siècle. Et elle reste, aujourd'hui, l'une des manières les plus justes de penser notre condition. Avec Ricoeur, la philosophie contemporaine de la vulnérabilité trouve une expression équilibrée et profonde, qui peut accueillir l'ensemble des intuitions que nous avons rencontrées tout au long de notre parcours.

faillibilitécapacitésoi-même
1981 — 1984
Collège de France

Foucault : le souci de soi

Michel Foucault, L'herméneutique du sujet

Michel Foucault (1974)
Michel Foucault (1974)

À la fin de sa vie, Foucault redécouvre dans le souci de soi antique une pratique qui ne nie pas la vulnérabilité mais la travaille. Pas le souci narcissique du moi moderne. Le souci comme exercice spirituel patient, comme construction de soi par techniques de subjectivation. Pont entre l'antique et le contemporain, anti-cartésien profond.

Avec Michel Foucault, nous abordons une autre figure majeure du vingtième siècle français, mais qui aborde notre question par un chemin inattendu. Foucault, on le connaît d'abord pour ses grandes enquêtes sur la folie, la prison, la sexualité, et plus généralement sur les pouvoirs qui forment les sujets modernes. Dans ces travaux, il apparaît plutôt comme un penseur critique de la subjectivité, qui montre comment nous sommes constitués par des dispositifs de pouvoir-savoir qui nous dépassent. Mais dans ses derniers travaux, à la fin de sa vie, Foucault opère un déplacement qui surprend. Il redécouvre dans la pensée antique une notion qui intéresse directement notre question : le souci de soi. Et ce qu'il dit de cette notion ouvre une perspective précieuse.

Foucault est né en mille neuf cent vingt-six à Poitiers, dans une famille bourgeoise. Études brillantes à l'École normale supérieure, puis carrière de psychologue et de philosophe. Il publie en mille neuf cent soixante et un l'Histoire de la folie à l'âge classique, qui le rend célèbre. Puis Les mots et les choses en mille neuf cent soixante-six, l'Archéologie du savoir, Surveiller et punir en mille neuf cent soixante-quinze, et le premier volume de l'Histoire de la sexualité en mille neuf cent soixante-seize. Tout cela appartient à ce qu'on appelle parfois la phase critique de Foucault, où il analyse les pouvoirs disciplinaires modernes. Et puis, vers mille neuf cent quatre-vingt, son projet bifurque. Il s'intéresse aux antiques. Il donne des cours au Collège de France sur les techniques de soi, sur le souci de soi, sur la parrhèsia. Il publie deux nouveaux volumes de l'Histoire de la sexualité en mille neuf cent quatre-vingt-quatre, peu de temps avant sa mort prématurée, du sida, la même année.

Cette dernière période foucaldienne est particulièrement intéressante pour notre question. Foucault y reprend la tradition antique, depuis Socrate jusqu'aux stoïciens romains, en passant par Platon et les épicuriens, et il y trouve quelque chose qu'il oppose discrètement aux conceptions modernes de la subjectivité. Ce quelque chose, c'est ce qu'il appelle le souci de soi, en grec l'epimeleia heautou.

Voici la thèse foucaldienne. Dans le monde antique, dit-il, le projet philosophique fondamental n'était pas, comme on le croit souvent, la connaissance de soi au sens cartésien. C'était le souci de soi. Connais-toi toi-même, l'inscription delphique, était subordonnée à un précepte plus large : prends soin de toi-même. Et ce souci de soi n'était pas du narcissisme. C'était une pratique patiente de construction de soi, à travers des exercices spirituels, des techniques de soi, des dispositifs de vie quotidienne.

Foucault énumère ces techniques. La méditation du matin, où le sage anticipe les difficultés de la journée. L'examen de conscience du soir, où il revient sur ce qu'il a fait, ce qu'il aurait pu faire autrement. Les lectures choisies, qui nourrissent l'âme. Les correspondances avec un ami philosophique, qui maintiennent la pratique. Les exercices de simplification de la vie, comme jeûner volontairement pour apprendre à se passer du superflu. Les méditations sur la mort, pour intégrer la conscience de la finitude. Toutes ces pratiques constituent ce qu'on peut appeler une culture de soi, dont les Antiques ont été des virtuoses.

Cette culture de soi, dit Foucault, n'a pas survécu à la modernité. La modernité, particulièrement depuis Descartes, a privilégié la connaissance de soi comme savoir, comme accès à des vérités sur soi. Mais elle a perdu la dimension de pratique de soi, de transformation de soi par des exercices. Le sujet moderne est ce sujet qui se connaît, qui se psychanalyse, qui se confesse, qui s'examine. Mais qui se travaille beaucoup moins, comme on travaille une œuvre. Il y a, dans la culture moderne, une carence du souci de soi au sens antique.

Pour notre question, cette redécouverte foucaldienne est précieuse. Elle indique une voie qui n'est ni la maîtrise stoïcienne classique au sens où on l'a parfois caricaturée, ni la simple acceptation passive de sa condition. Une voie qui consiste à travailler patiemment sur soi, par des exercices, pour habiter mieux sa propre vulnérabilité. Pas la dépasser. La travailler. Faire de sa vie une œuvre, comme on fait une œuvre d'art, en mobilisant des techniques précises.

Cette voie a des affinités avec ce que nous avons vu chez Sénèque, Marc Aurèle, et même chez les Pères du désert. Mais Foucault la reformule dans un langage contemporain qui en montre la pertinence pour aujourd'hui. Il dit en substance : nous avons oublié que la philosophie pouvait être une pratique transformatrice, pas seulement une théorie sur le monde. Et nous pourrions, à notre tour, redécouvrir cette dimension. Non pas pour copier les Antiques, mais pour inventer nos propres techniques de soi, adaptées à nos conditions.

Et il y a, chez Foucault, une dimension subversive de cette redécouverte. Il l'oppose subtilement aux disciplines modernes qui formatent les sujets. La psychanalyse, la médecine, l'éducation, le travail social, sont des dispositifs qui produisent une certaine manière d'être soi, souvent normalisée, prévisible, conforme. Le souci de soi antique offre une alternative : une manière de se former soi-même qui ne se laisse pas entièrement déterminer par les institutions. Une certaine autonomie pratique, qui n'est pas la liberté abstraite du sujet kantien, mais une liberté concrète, exercée dans le travail patient sur sa propre existence.

Pour notre question de la vulnérabilité, cela ouvre une perspective intéressante. La vulnérabilité n'est pas seulement à comprendre, à analyser, à thématiser. Elle est aussi à habiter, à travailler, par des pratiques concrètes. Et ces pratiques peuvent être inventées, transmises, perfectionnées. Elles ne sont pas des recettes universelles. Elles sont des outils qui doivent être adaptés à chacun. Mais leur principe est commun : on n'habite pas sa vulnérabilité en pensant à elle. On l'habite en pratiquant des manières d'être qui la prennent en charge.

Notez aussi que Foucault propose une notion qui est proche du souci de soi : la parrhèsia, le dire-vrai. La parrhèsia, dans la tradition antique, c'est cette pratique du discours vrai qui s'expose elle-même au risque de la réaction des autres. Le philosophe qui ose dire la vérité au tyran. Le maître qui ose corriger son disciple. L'ami qui ose dire à son ami ce qu'il ne veut pas entendre. Cette parole vraie, qui s'expose, qui prend des risques, qui n'a pas peur des conséquences, est aussi une forme de souci de soi. Parce que se travailler soi-même suppose aussi de pouvoir dire vrai, à soi-même et aux autres.

Cette dimension de la parrhèsia est précieuse pour notre question. Elle montre que la vulnérabilité ne se réduit pas à la fragilité passive. Elle peut être active, engagée, parlante. Oser dire vrai, c'est s'exposer. C'est se rendre vulnérable au jugement, à la critique, voire à la persécution. Mais c'est aussi une forme d'authenticité qui transforme la vulnérabilité en parole vive. Et cette parole vive est, pour Foucault, l'une des manifestations les plus belles de la liberté humaine.

Pour conclure, retenez de Foucault ces deux apports. Premièrement, la redécouverte du souci de soi comme tradition philosophique pratique, qui propose des techniques de soi pour habiter notre condition. Deuxièmement, la valorisation de la parrhèsia comme dire-vrai courageux qui assume l'exposition. Ces deux notions reformulent, dans un langage contemporain, des intuitions très anciennes. Et elles offrent à notre question de la vulnérabilité des outils pratiques précieux. La vulnérabilité n'est pas seulement objet de théorie. Elle est lieu d'exercices, de pratiques, de paroles. Et c'est dans ces pratiques concrètes que se joue, finalement, ce que nous faisons de notre condition. Foucault, à la fin de sa vie, nous a invités à le redécouvrir. Et cette invitation reste, plus de quarante ans après sa mort, d'une grande actualité.

souci de soiépiméliatechniques
1982 — 1993
Cambridge (Mass.), New York

L'éthique du care : Gilligan et Tronto

Carol Gilligan, Joan Tronto

Carol Gilligan
Carol Gilligan

Avec l'éthique du care, dans les années 1980, la vulnérabilité devient catégorie politique centrale. Pas l'autonomie kantienne du sujet rationnel. Mais la dépendance mutuelle des êtres humains qui se prennent soin les uns des autres. Care comme contre-modèle éthique fondé sur la reconnaissance des vulnérabilités. Origine féministe, portée universelle.

Pour le quinzième épisode de cette saison, je veux vous présenter un courant philosophique relativement récent, mais qui a profondément transformé la manière de penser notre question. Ce courant, c'est l'éthique du care, qui s'est développé surtout aux États-Unis dans les années mille neuf cent quatre-vingt, à partir des travaux pionniers de la psychologue Carol Gilligan, puis prolongé par la philosophe politique Joan Tronto, et de nombreuses autres figures. Et cette éthique propose un déplacement majeur dans la philosophie morale et politique contemporaine. Elle place la vulnérabilité partagée et la sollicitude mutuelle au centre de la réflexion éthique, en concurrence et en complément des grandes éthiques classiques.

Le point de départ historique, c'est un livre que Carol Gilligan publie en mille neuf cent quatre-vingt-deux : Une voix différente, In a Different Voice. Gilligan était l'élève et la collaboratrice de Lawrence Kohlberg, un psychologue qui avait élaboré une théorie célèbre du développement moral. Selon Kohlberg, le développement moral passe par plusieurs stades, depuis la morale prérationnelle de l'enfant jusqu'à la morale rationnelle de l'adulte capable de raisonner sur des principes universels. Et il avait construit ses échelles surtout en étudiant des garçons.

Or quand on appliquait les échelles de Kohlberg aux filles et aux femmes, on constatait qu'elles atteignaient en général des stades plus bas que les hommes. Conclusion qu'on tirait à l'époque : les femmes ont un développement moral moins accompli que les hommes. Conclusion qui paraît aujourd'hui scandaleuse, et qui paraissait déjà problématique à beaucoup à l'époque. Gilligan se met à étudier la question. Et elle découvre quelque chose : les femmes n'ont pas un développement moral inférieur. Elles ont un développement moral différent. Elles raisonnent moralement selon d'autres critères que ceux que Kohlberg avait privilégiés.

Plus précisément. Là où Kohlberg valorisait le raisonnement abstrait sur des principes universels, à la Kant, Gilligan montre que beaucoup de femmes raisonnent moralement à partir des relations concrètes, des responsabilités envers des personnes particulières, des contextes singuliers. Et ce raisonnement-là, dit Gilligan, n'est pas moins moral. C'est moral autrement. Il y a une voix différente, qui a été marginalisée par la tradition philosophique dominante mais qui mérite d'être entendue.

Cette voix différente, Gilligan l'appelle l'éthique du care, le care en anglais désignant le soin, la sollicitude, l'attention portée à quelqu'un. Et cette éthique se distingue par plusieurs traits. Elle privilégie la relation plutôt que l'autonomie isolée. Elle voit l'humain comme constitutivement dépendant des autres, pas comme un atome indépendant. Elle valorise la responsabilité concrète plutôt que les principes abstraits. Elle prend au sérieux les contextes particuliers, les situations singulières, les histoires individuelles.

Tout cela peut paraître modeste, presque trivial. Mais en réalité, c'est un renversement majeur par rapport à la grande tradition éthique occidentale, qui depuis Kant en particulier, avait valorisé l'autonomie du sujet rationnel comme fondement de la morale. Avec l'éthique du care, on revient à des intuitions qu'on trouvait déjà chez Rousseau avec la pitié, chez Levinas avec l'attention au visage d'autrui, mais qu'on développe ici de manière systématique, et avec une attention particulière aux dimensions politiques et sociales.

C'est ce que va faire Joan Tronto, en particulier dans son livre Un monde vulnérable, publié en mille neuf cent quatre-vingt-treize. Tronto reprend les intuitions de Gilligan et leur donne une portée politique. Elle propose une définition du care qui est devenue classique : le care est une activité caractéristique de l'espèce humaine, qui inclut tout ce que nous faisons pour maintenir, prolonger et réparer notre monde, afin que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde inclut nos corps, nos personnes et notre environnement, que nous cherchons à tisser ensemble dans une trame complexe.

Cette définition est large, volontairement. Elle englobe les soins aux malades, mais aussi l'éducation des enfants, l'entretien des maisons, le soin de l'environnement, et tout ce qui rend possible la vie quotidienne. Tronto distingue plusieurs phases du care : se soucier de, prendre en charge, donner les soins, recevoir les soins, et elle ajoutera plus tard, soigner ensemble. Cette phénoménologie du care permet de penser concrètement ce que cela implique, comment cela s'organise, qui en est responsable.

Et là, Tronto fait une observation politique majeure. Dans nos sociétés modernes, le care est massivement effectué par des femmes, particulièrement par des femmes des classes populaires et issues de l'immigration. Mais il est dévalorisé. Il est peu rémunéré. Il est rendu invisible par rapport aux activités qui passent pour vraiment productives. Cette dévalorisation est un fait politique, qui a des conséquences sur la manière dont nos sociétés traitent leurs membres les plus vulnérables, et qui produit des inégalités systématiques.

L'éthique du care propose donc, à terme, une critique politique. Une société juste serait celle qui valorise le care, qui le reconnaît comme une activité centrale et non périphérique, qui le partage équitablement entre les sexes et les classes, qui le rémunère justement, qui en fait un objet de politique publique. C'est une vision politique différente de celle des libéralismes classiques ou des socialismes traditionnels. C'est une politique du care.

Pour notre question de la vulnérabilité, l'éthique du care apporte plusieurs contributions essentielles.

Première contribution : elle prend au sérieux la vulnérabilité comme catégorie politique et juridique, pas seulement existentielle ou ontologique. Toutes les analyses que nous avons vues précédemment, jusque chez Heidegger et Levinas, étaient surtout philosophiques. L'éthique du care leur donne une dimension pratique et politique. Comment organisons-nous nos sociétés pour répondre aux vulnérabilités concrètes des gens, et particulièrement des plus exposés ?

Deuxième contribution : elle conteste l'idéal moderne de l'autonomie. Pour la tradition kantienne et libérale, l'humain idéal est l'individu autonome, qui se gouverne lui-même, qui décide librement, qui est responsable de ses choix. L'éthique du care ne nie pas cette autonomie, mais elle insiste sur sa limite. Tout humain, à un moment de sa vie au moins, est dépendant. Quand il est enfant. Quand il est malade. Quand il vieillit. Quand il est en situation de précarité. L'autonomie n'est pas une donnée première, c'est un état provisoire et toujours partiel. Nier cette dépendance, c'est nier une dimension essentielle de la condition humaine.

Troisième contribution : elle valorise les compétences relationnelles qui ont été traditionnellement attribuées aux femmes, sans les enfermer pour autant dans cette assignation. Le care n'est pas un attribut féminin par nature. C'est une compétence humaine, qui peut et doit être développée par tous, et qui doit être valorisée socialement, peu importe qui l'exerce. Cette opération est subtile : reconnaître la valeur d'activités historiquement féminines sans pour autant essentialiser le féminin.

Pour notre question, retenez ces déplacements. Avec l'éthique du care, la vulnérabilité humaine cesse d'être seulement objet de philosophie spéculative pour devenir objet de réflexion politique et pratique. Elle cesse d'être pensée seulement à partir de l'individu autonome blessé, pour être pensée à partir des relations de dépendance mutuelle qui tissent les vies humaines. Et elle ouvre la voie à des transformations sociales concrètes, qui consistent à mieux organiser nos sociétés pour répondre à cette vulnérabilité partagée.

Ce mouvement de pensée a connu un essor important au tournant des années deux mille. En France, des philosophes comme Patricia Paperman, Sandra Laugier, Pascale Molinier ont introduit et développé ces réflexions. Et elles continuent aujourd'hui à structurer une bonne partie du débat éthique et politique contemporain, particulièrement autour de la santé, du grand âge, du handicap, de l'éducation, de la précarité.

Pour conclure, retenez de l'éthique du care cette inversion majeure. La vulnérabilité humaine n'est pas une faiblesse de quelques-uns. Elle est notre condition partagée. Et l'éthique commence par la reconnaissance de cette condition, par l'attention attentive aux autres dans leurs vulnérabilités particulières, par le soin patient qui rend la vie habitable. Cette voix différente, longtemps marginalisée, est en train de devenir l'une des voix majeures de la philosophie contemporaine. Et c'est sur elle que nous verrons bientôt la vulnérabilité devenir une catégorie centrale du politique.

Mais le care a un angle mort, et c'est une philosophe américaine qui va nous le montrer, avec sa propre fille pour argument. Elle s'appelle Eva Kittay. Sa fille Sesha a une cinquantaine d'années et reste aussi dépendante qu'au premier jour. Kittay pose alors la question que Gilligan et Tronto avaient laissée en suspens : si prendre soin est un travail, alors celle qui prend soin s'épuise, et il faut bien que quelqu'un prenne soin d'elle aussi. C'est notre prochain épisode.

carevulnérabilitédépendance
fin XXe – début XXIe siècle
États-Unis

Sesha, ou la dépendance comme condition

Eva Kittay ; sa fille Sesha ; en arrière-plan John Rawls

Eva Kittay refuse de penser la morale à partir de l'adulte autonome qui signe des contrats. Elle part de Sesha, sa fille lourdement handicapée, qui ne parle pas et ne pourra jamais subvenir à ses besoins. Sa thèse : nous sommes tous l'enfant de quelque mère, la dépendance est notre condition commune, du nourrisson au grand âge, et non une exception. Et comme le soin est un travail qui rend vulnérable celle qui soigne, Kittay réclame la doulia : on prend soin de celui qui prend soin.

Imaginez une femme assise dans un cabinet médical, sa fille à côté d'elle. La fille s'appelle Sesha. Elle a aujourd'hui une cinquantaine d'années, et sa mère le dit simplement : elle reste aussi pleinement dépendante qu'elle l'était nourrisson. Sesha a un handicap lourd, mental et physique. Elle ne parle pas. Elle ne maîtrise presque aucun de ses gestes. Elle ne pourra jamais subvenir à ses propres besoins. Et c'est de cette vie-là, de l'intérieur de cette relation-là, qu'une philosophe a décidé de penser. Cette philosophe, c'est Eva Kittay. Et Sesha, c'est sa fille.

On a vu, tout au long de cette histoire, la philosophie partir presque toujours du même personnage : l'adulte, debout, valide, capable de raisonner, de réclamer, de signer un contrat. Le sujet qui se tient sur ses deux jambes. Kittay fait l'inverse. Elle ne part pas de cet homme-là. Elle part de Sesha. Et ce renversement, retenez-le bien, n'est pas de la tendresse, c'est une méthode. La philosophie politique moderne, depuis trois siècles, fabrique la justice à partir d'une fiction : des individus libres, égaux, indépendants, qui se mettent d'accord. Le philosophe américain John Rawls, au vingtième siècle, en donne la version la plus rigoureuse : on imagine des contractants également situés, également dotés de pouvoir. Égaux, symétriques, chacun apportant à peu près autant qu'il reçoit. Et Sesha, dans cette assemblée d'égaux ? Elle n'y entre pas. Elle ne peut ni produire, ni promettre, ni revendiquer. La fiction des contractants symétriques ne l'oublie pas : elle la rend tout simplement impensable.

Or voici la première idée, et elle est d'une simplicité désarmante. Nous sommes tous, dit Kittay, l'enfant de quelque mère. C'est sa formule : « some mother's child », l'enfant de quelque mère. Chacun de nous a commencé sa vie dans une dépendance totale. Nous avons tous été nourris, lavés, veillés, protégés par quelqu'un, bien avant d'avoir le moindre pouvoir de rendre la pareille. Et la plupart d'entre nous le redeviendront à la fin, malades, vieillis, diminués. La dépendance, donc, n'est pas le cas particulier des nourrissons ou des grands handicapés. C'est la condition de tout le monde, simplement rendue visible, portée à son comble, par un être comme Sesha. Ce que la philosophie traitait comme l'exception, qu'on règle après coup, est en réalité la vérité de chacun, qu'on a tenue hors de vue. Et Kittay emploie un mot précis : la dépendance a été « commodément » rangée hors de vue, confiée aux femmes. Commodément. L'effacement de la dépendance n'est pas une erreur de raisonnement, c'est un arrangement social. Et un arrangement, ça a des bénéficiaires.

Ici, notre fil rouge revient, plus aigu que jamais. Depuis le début, on demande de chaque pensée de la vulnérabilité : que fait-elle de celui qui ne peut pas dire sa blessure ? Beaucoup d'éthiques supposent un sujet qui parle, qui se plaint, qui témoigne pour qu'on le reconnaisse. Sesha ne dira jamais sa douleur ni son besoin. Elle n'a pas de langage. Si entrer dans le cercle de la justice suppose de parler, alors Sesha en est exclue pour toujours. C'est exactement pour cela que Kittay est décisive : elle bâtit une morale dont le point de départ est précisément l'être qui ne peut rien énoncer. Et elle montre comment on l'atteint quand même. Le besoin de Sesha n'a pas besoin d'être dit pour être su. Il se lit dans la relation, dans l'attention prolongée, dans ce que Kittay appelle l'interprétation. Le soignant ne reçoit pas une demande explicite : il la déchiffre, il la devine, il y répond avant même qu'elle soit formulée. La voix qui manque n'efface pas la créance morale, elle la déplace sur celui qui veille.

Et c'est là que tout se complique, parce que Kittay fait alors un pas que personne n'avait fait. Elle se demande ce que le soin fait à celle qui soigne. Le soin, c'est un travail réel. Kittay l'appelle le travail de la dépendance, et celle qui l'accomplit, c'est presque toujours une femme. Or, dit-elle, celle qui soigne tombe à son tour dans une dépendance, une dépendance qu'elle nomme secondaire. Non par incapacité, comme Sesha, mais à cause du travail lui-même. Tant qu'elle se consacre à l'autre, qu'elle met de côté ses propres projets, ses propres besoins, elle ne peut plus subvenir seule à sa propre vie. Elle se met, ce sont ses mots, à la merci de la fibre morale de ceux qui ont plus de pouvoir qu'elle. Voilà le point capital : le soin produit de la vulnérabilité. Pas par accident. Par sa structure même. Pour répondre à la fragilité de l'autre, je m'expose, je m'enchaîne au plus faible, et cette chaîne me rend faible à mon tour.

D'où la solution de Kittay, le concept qui tient tout le livre : la doulia. Le mot vient du grec. La doula, dans l'Antiquité, c'était la servante qui prenait soin de la femme qui venait d'accoucher, pour que la mère, à son tour, puisse prendre soin de l'enfant. Kittay en fait un principe de justice. Si celle qui soigne se rend vulnérable en répondant à la vulnérabilité de Sesha, alors quelqu'un doit répondre à la vulnérabilité de celle qui soigne. Le soin doit se propager en cascade : on prend soin de celui qui prend soin. Mes besoins, dit Kittay, peuvent être différés ; ils ne peuvent pas être laissés à l'abandon. Différer, oui ; laisser mourir, non. Le don de soi a une frontière, et c'est à la société de l'organiser.

Reste une ombre, et il faut la nommer. À célébrer ainsi le soin, à en faire le modèle même de toute morale, ne risque-t-on pas de redire aux femmes que leur place est au chevet ? Kittay le sait, et elle ne tranche pas. Elle dénonce le scandale d'une société qui n'assure pas cette aide, elle insiste : la mère est une position, pas un sexe, n'importe qui peut l'occuper. Mais tant que ce sont des femmes qui l'occupent en fait, la tension demeure, ouverte. C'est plus honnête ainsi. Et c'est à ce point que la dépendance cesse d'être une affaire privée, au chevet d'une seule, pour devenir une affaire de tous, une affaire d'institutions. Là commence la suite de notre histoire.

dépendancecaredoulia
Bilan
Synthèse de la saison 5

La vulnérabilité comme nous

Récapitulation

Avec le XXe siècle, la vulnérabilité n'est plus un attribut humain parmi d'autres. Elle devient la structure même de l'existence (Heidegger), la condition de l'éthique (Levinas), la matière de la capacité (Ricœur), le lieu du soin (care). Inversion complète par rapport à toute la tradition antique. La saison 6 verra ces intuitions devenir catégories politiques et juridiques.

À ce stade de notre saison, après ce grand détour par Heidegger, il est temps de tirer le fil et de mesurer ce qui s'est joué. Depuis le début de cette saison, nous avons traversé le vingtième siècle philosophique, depuis Kierkegaard et Nietzsche qui en ont préparé le terrain, jusqu'à l'éthique du care qui en a tiré les conséquences politiques contemporaines. Et nous avons vu se constituer ce qui est peut-être la transformation la plus importante de toute notre histoire de la vulnérabilité. La vulnérabilité, jadis attribut humain parmi d'autres, est devenue, avec le vingtième siècle, la structure même de notre rapport à l'être et le fondement des éthiques les plus profondes.

Récapitulons les étapes.

Kierkegaard avait préparé le mouvement avec son analyse de l'angoisse comme vertige de la liberté, et du désespoir comme maladie structurelle de l'esprit. Pour la première fois, la vulnérabilité humaine était pensée comme dimension constitutive du moi, non comme accident extérieur.

Nietzsche avait, dans un autre style, débusqué les ambiguïtés du retournement chrétien sur la vulnérabilité, en y voyant une opération de ressentiment des faibles contre les forts. Mais il avait aussi proposé l'amor fati, l'amour du destin, comme manière active d'habiter sa condition. Provocation et proposition à la fois.

Husserl avait fourni les outils méthodologiques avec sa phénoménologie. L'intentionnalité comme structure ouverte de la conscience. Le corps vécu comme pivot de notre présence au monde. Ces deux notions reconfiguraient le sujet humain en sujet essentiellement ouvert et incarné.

Heidegger avait opéré la grande transformation. Avec son analyse du Dasein comme Sorge, comme Geworfenheit, comme Sein-zum-Tode, la vulnérabilité devenait la structure ontologique même de notre rapport à l'être. Plus un attribut parmi d'autres. La structure. Et l'authenticité passait par la prise en charge lucide de cette structure, par l'anticipation résolue de notre propre mortalité.

Sartre avait radicalisé la liberté humaine, en faisant de l'homme un être condamné à choisir, sans excuse possible. Et il avait thématisé la vulnérabilité particulière du regard d'autrui, ce regard qui me chosifie et fait de moi un objet dans son monde. Vision pessimiste de la relation à autrui qui pointait pourtant quelque chose de réel.

Levinas avait opéré le retournement éthique. En posant le visage d'autrui comme appel qui m'oblige avant tout consentement, en pensant la subjectivité comme substitution et hospitalité, il avait fait de la vulnérabilité d'autrui le fondement de toute éthique authentique. Inversion radicale par rapport à toute la tradition philosophique précédente.

Ricoeur avait proposé une synthèse équilibrée avec sa dialectique de l'homme capable et faillible. Reconnaître les capacités humaines sans oublier leur faillibilité. Reconnaître la faillibilité humaine sans réduire à elle ce qu'est l'humain. Vision juste qui évite à la fois le triomphalisme et le défaitisme.

Foucault, dans ses derniers travaux, avait redécouvert le souci de soi antique comme pratique de transformation. Pas seulement une théorie sur la vulnérabilité, mais des exercices concrets pour l'habiter. Et il avait valorisé la parrhèsia comme dire-vrai courageux qui s'expose et qui assume cette exposition comme dignité.

L'éthique du care, enfin, avait politisé tout cela. Avec Gilligan et Tronto, la vulnérabilité partagée et la sollicitude mutuelle devenaient le fondement d'une éthique et d'une politique nouvelles. Critique de l'idéal moderne d'autonomie. Reconnaissance des dépendances qui tissent nos vies. Valorisation des activités de soin longtemps invisibilisées.

Que retenir de cet arc considérable ?

Première leçon : avec le vingtième siècle, la vulnérabilité acquiert son plein statut philosophique. Elle n'est plus un sous-thème, un complément à d'autres analyses plus centrales. Elle devient un thème majeur, peut-être le thème majeur de toute la philosophie continentale. Tous les grands penseurs du siècle, sous des formes diverses, l'abordent. Et tous reconnaissent qu'elle est constitutive de la condition humaine, pas accidentelle.

Deuxième leçon : le vingtième siècle a opéré une triple ontologisation, éthisation, et politisation de la vulnérabilité. Ontologisation avec Heidegger, qui en fait la structure de l'être humain. Éthisation avec Levinas, qui en fait le fondement de l'obligation morale. Politisation avec l'éthique du care, qui en fait l'objet d'une réflexion politique nouvelle. Ces trois mouvements vont ensemble et se renforcent mutuellement.

Troisième leçon : ce mouvement contemporain n'est pas une rupture pure avec ce qui précède. Il est plutôt une reformulation, un approfondissement, une explicitation de ce qui avait été préparé par toute la tradition. Les Grecs avaient nommé la constellation. Les chrétiens avaient opéré le retournement. Les modernes avaient développé le sujet exposé. Le vingtième siècle prend tout cela et en tire les conséquences les plus systématiques. C'est une consolidation autant qu'une révolution.

Quatrième leçon : la pensée contemporaine de la vulnérabilité a des dimensions critiques importantes. Critique de l'idéal moderne d'autonomie totale. Critique de l'invulnérabilité comme idéal qui aveugle. Critique des sociétés qui dévalorisent le care et qui produisent des inégalités systématiques. Critique des dispositifs qui normalisent les sujets. Cette dimension critique est essentielle, et elle est aujourd'hui plus pertinente que jamais.

Cinquième leçon, peut-être la plus importante pour notre époque. La pensée contemporaine ouvre vers des transformations pratiques et politiques. Penser la vulnérabilité, ce n'est plus seulement philosopher. C'est aussi inventer des manières d'organiser nos sociétés, nos institutions, nos relations, qui soient à la hauteur de ce que nous avons compris de la condition humaine. La suite de cette saison nous montrera comment cette pensée se traduit aujourd'hui dans le droit, dans la bioéthique, dans les politiques publiques. Mais déjà, le mouvement contemporain pose les bases d'une transformation possible.

Maintenant, levons un peu plus la tête, et essayons de voir le paysage d'ensemble. Trois grandes lignées se dessinent dans la pensée contemporaine de la vulnérabilité, et il vaut la peine de les distinguer.

La première lignée, c'est la lignée ontologique, qui part de Heidegger et qui pense la vulnérabilité comme structure de notre rapport à l'être. Elle insiste sur l'authenticité, sur la finitude, sur la prise en charge résolue de ce que nous sommes. Elle a une dimension presque héroïque, malgré les apparences. Elle valorise une certaine lucidité tragique.

La deuxième lignée, c'est la lignée éthique, qui part de Levinas et qui pense la vulnérabilité d'abord comme celle d'autrui qui m'oblige. Elle insiste sur la responsabilité, sur l'attention au visage, sur la substitution. Elle a une dimension presque religieuse, même quand elle est lue de manière laïque. Elle valorise l'altruisme radical.

La troisième lignée, c'est la lignée politique et pratique, qui part de l'éthique du care et qui pense la vulnérabilité comme objet de politique publique et de pratique sociale. Elle insiste sur les institutions, sur les inégalités, sur le partage des tâches de soin. Elle a une dimension presque réformatrice, qui veut transformer concrètement nos sociétés. Elle valorise la solidarité organisée.

Ces trois lignées ne s'opposent pas nécessairement. Elles peuvent se compléter. La meilleure pensée contemporaine essaie de tenir les trois ensemble : lucidité ontologique sur ce que nous sommes, responsabilité éthique envers les autres, engagement politique pour transformer les institutions. C'est ce que nous verrons s'esquisser, à plus grande échelle, dans les épisodes qui viennent.

Pour conclure, gardez cette image. Avec le vingtième siècle, la vulnérabilité est devenue, vraiment, notre nous. Pas seulement un attribut qui me concernerait moi en particulier. Une dimension de ce que nous sommes, comme humains, ensemble. Et cette transformation ouvre des voies que les Anciens ne pouvaient pas voir, des questions qu'ils ne pouvaient pas poser, des engagements qu'ils ne pouvaient pas prendre. Nous sommes les héritiers de toute cette pensée. Et la suite nous emmènera dans les déploiements les plus contemporains de cet héritage, là où la vulnérabilité devient catégorie juridique, politique, bioéthique, dans le monde qui est le nôtre aujourd'hui. Elle nous emmènera aussi là où cet héritage se fait contester : par ceux à qui l'on a longtemps dit qu'ils sentaient moins, et par ceux qui ne parlent pas notre langue, ou pas du tout.

ontologieéthiquepolitique
2004 — 2009
Berkeley, États-Unis

Judith Butler : précarité et vies pleurables

Judith Butler, Vie précaire, Ce qui fait une vie

Judith Butler (CCCB, 2018)
Judith Butler
(CCCB, 2018)

Pour Judith Butler, la vulnérabilité n'est pas répartie également. Certaines vies sont reconnues comme dignes de deuil, d'autres pas. Cette différence n'est pas naturelle, elle est politique. Et les cadres médiatiques, juridiques, militaires, organisent ce partage entre vies pleurables et vies non pleurables. Critique radicale qui ouvre toute une politique de la reconnaissance des vulnérabilités occultées.

Pour ouvrir cette dernière saison, qui nous emmène dans le contemporain le plus brûlant, je veux vous présenter une philosophe américaine qui a profondément renouvelé notre manière de penser la vulnérabilité dans sa dimension politique. Cette philosophe, c'est Judith Butler. Connue surtout pour ses travaux sur le genre, dans Trouble dans le genre publié en mille neuf cent quatre-vingt-dix, Butler a aussi développé, particulièrement après les attentats du onze septembre deux mille un, une réflexion approfondie sur la précarité. Et c'est cette réflexion-là qui nous intéresse particulièrement.

Butler est née en mille neuf cent cinquante-six à Cleveland, dans une famille juive. Études brillantes à Yale. Elle est aujourd'hui professeure à Berkeley. Et au début des années deux mille, après les attentats de New York et dans le contexte de la guerre américaine en Afghanistan puis en Irak, elle publie une série de livres qui font sortir sa pensée du seul champ des études de genre vers une philosophie politique plus large. Vie précaire, paru en deux mille quatre. Ce qui fait une vie, paru en deux mille neuf. Et plus récemment Vers une cohabitation et The Force of Nonviolence, qui prolongent ces réflexions.

L'intuition centrale de Butler est la suivante. La vulnérabilité humaine, dont on a vu tout au long de notre parcours qu'elle est partagée par tous les humains, n'est pas répartie également dans le monde réel. Certaines vies sont plus exposées que d'autres. Et cette inégale exposition n'est pas un fait naturel. C'est un fait politique, produit par des structures sociales, économiques, militaires, culturelles. Butler appelle cette inégale exposition la précarité.

Distinguons bien deux termes. La vulnérabilité, c'est cette condition partagée par tous les humains : nous sommes des êtres mortels, blessables, dépendants. Tous, sans exception. La précarité, c'est l'amplification politique de cette vulnérabilité pour certains. C'est ce qui fait que la vulnérabilité ordinaire devient, dans certaines conditions, une exposition aiguë qui peut basculer dans la catastrophe. Une personne sans logement est plus précaire qu'un propriétaire. Un migrant sans papiers est plus précaire qu'un citoyen. Un enfant dans un pays en guerre est plus précaire qu'un enfant dans un pays en paix. La précarité dit cette différence.

Et Butler pousse l'analyse encore plus loin. Elle introduit une notion qui est devenue centrale dans le débat contemporain : la grievability, qu'on traduit en français par caractère pleurable des vies, ou plus simplement par vies pleurables. Voici l'idée. Toutes les vies humaines ne sont pas reconnues comme également dignes d'être pleurées quand elles sont perdues. Certaines morts produisent un deuil collectif. D'autres passent inaperçues. Certaines victimes sont nommées, photographiées, commémorées. D'autres restent anonymes, statistiques, oubliées.

Cette différence, dit Butler, n'est pas accidentelle. Elle révèle un partage profond dans la manière dont nos sociétés reconnaissent les vies. Les vies pleurables sont celles qui sont déjà reconnues, en quelque sorte, comme vies humaines à part entière. Les vies non pleurables sont celles qui ont déjà été placées en marge de l'humanité reconnue, avant même leur mort. Et donc leur mort ne fait pas vraiment scandale, parce que d'une certaine manière ces vies n'étaient pas pleinement reconnues comme vies dignes d'être vécues.

Cette analyse est terrible et précise. Butler l'illustre par des exemples contemporains. Quand des soldats américains meurent en Irak, leurs photos paraissent dans les journaux, leurs noms sont prononcés, leur famille reçoit des honneurs. Quand des civils irakiens meurent par milliers, ils restent des statistiques. Quand des enfants palestiniens sont tués à Gaza, ils restent des chiffres dans le journal du soir. Quand des migrants se noient en Méditerranée, ils restent des fragments sans identité. Cette dissymétrie n'est pas neutre. Elle révèle une hiérarchie implicite des vies, qui contredit en pratique l'égale dignité que les démocraties affirment en principe.

Pour notre question de la vulnérabilité, l'apport butlérien est majeur. Il politise radicalement la question. Pas la vulnérabilité abstraite que partagent tous les humains. La vulnérabilité concrète, inégalement répartie, qui révèle des structures de pouvoir. Et il invite à une critique politique des cadres, des frames, qui organisent cette dissymétrie. Pourquoi certaines vies apparaissent-elles dans nos médias et pas d'autres ? Pourquoi certaines morts produisent-elles du deuil collectif et pas d'autres ? Pourquoi certaines précarités sont-elles nommées et combattues, et d'autres laissées en silence ?

Cette critique a des dimensions multiples. Critique des médias qui hiérarchisent les vies par leur traitement éditorial. Critique des États qui sélectionnent les vies qu'ils protègent et celles qu'ils abandonnent. Critique des opinions publiques qui s'émeuvent de certaines tragédies et restent indifférentes à d'autres. Butler ne propose pas une solution simple. Elle invite à une vigilance critique permanente sur les cadres qui organisent notre perception des vulnérabilités.

Notons aussi un aspect important de la pensée butlérienne. Elle ne dit pas qu'il faudrait que toutes les vies soient également vulnérables. Au contraire. Elle dit qu'il faudrait que toutes les vies soient également reconnues comme pleurables, donc également protégeables. Cette différence est cruciale. La politique de Butler n'est pas une politique du nivellement par le bas, qui voudrait que tout le monde soit également précaire. C'est une politique du nivellement par le haut, qui voudrait que toutes les vulnérabilités soient également reconnues et donc également prises en charge.

Et cette politique a une dimension éthique fondamentale. Pour Butler, qui hérite de Levinas sur ce point, notre rapport éthique à autrui passe par la reconnaissance de sa vulnérabilité. Si je ne reconnais pas l'autre comme vulnérable, je ne peux pas vraiment l'aborder comme humain. Et nos sociétés, en organisant des hiérarchies de vulnérabilités reconnues, nous empêchent en partie d'aborder certains autres comme pleinement humains. Travailler à étendre le cercle des vies pleurables, c'est donc travailler à élargir notre humanité commune.

Butler a aussi développé, ces dernières années, une réflexion sur la non-violence comme implication politique de la prise au sérieux des vulnérabilités. Pas la non-violence comme abstraction morale. La non-violence comme reconnaissance que toutes les vies sont à protéger, et que la violence détruit cette reconnaissance. Cette éthique de la non-violence n'est pas naïve. Butler sait qu'il y a des conflits, des résistances nécessaires. Mais elle insiste sur le fait que la violence appauvrit toujours, qu'elle ne peut être qu'un dernier recours, et qu'elle doit être évaluée à l'aune de la vulnérabilité de ceux qu'elle frappe.

Pour conclure, retenez de Butler ces apports majeurs. Premièrement, la distinction entre vulnérabilité commune et précarité politiquement distribuée. Deuxièmement, le concept de vies pleurables et de leur hiérarchie sociale invisible. Troisièmement, l'invitation à une critique des cadres qui organisent notre perception des vulnérabilités. Et quatrièmement, une éthique politique de la non-violence comme protection de toutes les vies. Avec Butler s'ouvre la pensée politique contemporaine de la vulnérabilité. Et nous verrons dans les épisodes suivants comment d'autres penseurs, en France et ailleurs, prolongent ce mouvement chacun à sa manière.

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1992 — 2010
Francfort, École de Francfort

Honneth : reconnaissance et mépris

Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance

Axel Honneth (2016)
Axel Honneth
(2016)

Héritier de l'École de Francfort, Honneth reprend la dialectique hégélienne de la reconnaissance pour en faire une théorie critique contemporaine. Trois sphères : l'amour, le droit, la solidarité. Et trois formes de mépris correspondantes qui constituent autant de blessures sociales. Le mépris est la blessure invisible mais centrale du sujet moderne. Politique de la dignité retrouvée.

Continuons avec un penseur allemand contemporain, qui poursuit une grande tradition de la philosophie sociale critique. Axel Honneth, né en mille neuf cent quarante-neuf, est l'un des principaux représentants de la troisième génération de l'École de Francfort, après Adorno, Horkheimer, Habermas. Et il a fait quelque chose d'original dans cette tradition : il a remis la question de la reconnaissance au cœur de la théorie critique. Reprenant la dialectique hégélienne dont nous avons parlé chez les modernes, il en fait l'instrument d'une analyse contemporaine des pathologies sociales. Et son apport pour notre question est précieux.

Honneth publie en mille neuf cent quatre-vingt-douze son grand livre : La lutte pour la reconnaissance. Le titre dit l'essentiel. Honneth pense qu'au cœur de la dynamique sociale, il y a la lutte pour la reconnaissance. Pas la lutte pour les ressources, comme le pensait Marx. Pas seulement le contrat social comme le pensait Rawls. Une lutte plus fondamentale, qui concerne la manière dont les individus sont reconnus dans leur dignité par les autres et par les institutions.

Honneth s'appuie sur l'analyse hégélienne du maître et de l'esclave, que nous avons vue chez les modernes. Mais il la prolonge en distinguant trois sphères de reconnaissance dans la société moderne.

Première sphère : l'amour. Au sens large : amour familial, amitié, relations affectives proches. Dans cette sphère, je suis reconnu comme un être singulier, irremplaçable, aimé pour ce que je suis. Quand cette reconnaissance fait défaut, dans une enfance maltraitée ou dans des relations destructrices, la blessure est profonde. L'individu peine alors à construire un rapport positif à lui-même, ce qu'Honneth appelle la confiance en soi.

Deuxième sphère : le droit. Dans la sphère juridique, je suis reconnu comme citoyen, comme sujet de droits, comme égal aux autres. Quand cette reconnaissance fait défaut, c'est-à-dire quand mes droits sont niés, quand je suis exclu de la citoyenneté pleine, quand je suis discriminé juridiquement, ma capacité à me respecter moi-même est atteinte. Honneth parle ici du respect de soi.

Troisième sphère : la solidarité. Dans cette sphère, je suis reconnu pour ma contribution particulière à la communauté, pour mes capacités, pour ma valeur sociale spécifique. Quand cette reconnaissance fait défaut, quand mon travail est invisible, quand mes compétences ne sont pas valorisées, quand je suis méprisé socialement, c'est mon estime de soi qui est blessée.

Voyez la richesse de ce modèle. Honneth n'oppose pas le matériel et le symbolique. Il montre qu'il y a, dans les rapports sociaux, plusieurs dimensions de reconnaissance, qui peuvent être satisfaites ou frustrées indépendamment. On peut être bien aimé dans sa famille mais discriminé juridiquement. On peut être reconnu citoyen mais méprisé professionnellement. Chaque sphère a sa propre dynamique et ses propres pathologies.

Et Honneth fait une observation importante. À chaque sphère de reconnaissance correspond une forme spécifique de mépris. Et chaque forme de mépris produit une blessure spécifique. Dans la sphère affective, le mépris se manifeste par les mauvais traitements physiques, le rejet émotionnel, l'humiliation intime. Dans la sphère juridique, par la privation de droits, l'exclusion légale, la discrimination institutionnalisée. Dans la sphère de la solidarité, par la dévalorisation sociale, le mépris des modes de vie, l'invisibilisation du travail.

Pour notre question de la vulnérabilité, c'est précieux. Honneth thématise des dimensions de la vulnérabilité humaine qu'on n'avait pas vues aussi nettement. Nous sommes vulnérables non seulement physiquement, affectivement, ontologiquement. Nous sommes aussi vulnérables au mépris social, à la non-reconnaissance, à l'invisibilisation. Ces vulnérabilités symboliques ne sont pas secondaires par rapport aux vulnérabilités matérielles. Elles sont d'égale importance, parfois plus déstructurantes encore. Une personne maltraitée à long terme, ce n'est pas seulement quelqu'un qui souffre de blessures physiques. C'est quelqu'un dont le rapport à soi est attaqué dans ses fondements mêmes.

Et Honneth en tire une théorie critique de la société moderne. Une société est juste, dit-il, quand elle organise correctement les trois sphères de reconnaissance. Quand elle permet à chacun d'être reconnu dans son intimité, dans ses droits, dans sa contribution sociale. À l'inverse, une société est injuste quand elle produit du mépris systématique dans l'une ou plusieurs sphères. Et la critique sociale consiste à débusquer ces injustices, à donner voix à ceux qui en souffrent, à lutter pour étendre les formes de reconnaissance.

Cette théorie a inspiré toute une génération de penseurs et d'acteurs sociaux. Elle a permis de penser autrement les mouvements sociaux contemporains. Les revendications des femmes, des minorités ethniques, des personnes en situation de handicap, des homosexuels, ne sont pas seulement des revendications matérielles. Ce sont aussi, et souvent surtout, des revendications de reconnaissance. Être reconnu dans son identité, dans sa dignité, dans sa différence respectée. Cette grammaire de la reconnaissance a structuré le débat politique des dernières décennies.

Honneth est aussi attentif aux dimensions économiques. Il refuse de séparer reconnaissance et redistribution. Pour lui, les inégalités économiques ne sont pas seulement des inégalités de revenus. Elles sont aussi, et souvent en même temps, des inégalités de reconnaissance. Les classes populaires ne souffrent pas seulement de salaires bas. Elles souffrent aussi du mépris social qui dévalorise leurs métiers, leurs modes de vie, leurs cultures. Et inversement, certaines luttes pour la reconnaissance ont des dimensions économiques fondamentales : être reconnu, c'est aussi avoir accès à des ressources qui dépendent de cette reconnaissance.

Pour notre question, l'apport honneth?ien permet d'articuler beaucoup d'analyses que nous avons vues. La dignité kantienne, en sphère juridique. L'attention levinassienne au visage, en sphère intime. La pitié rousseauiste, comme reconnaissance affective. Toutes ces intuitions classiques trouvent leur articulation contemporaine dans le cadre des trois sphères de reconnaissance. Et la politique de la reconnaissance devient une politique de la vulnérabilité bien comprise.

Notons que Honneth a aussi écrit sur la pathologie sociale, sur le concept d'idéologie, sur les pathologies de la raison. Toute son œuvre déploie une théorie critique cohérente qui prend au sérieux les blessures que les sociétés contemporaines infligent à leurs membres. Et il continue d'écrire et de débattre, dans les grandes universités allemandes et internationales.

Pour conclure, retenez de Honneth ces grandes intuitions. Premièrement, la centralité de la reconnaissance dans la vie sociale. Deuxièmement, la diversité des sphères où cette reconnaissance se joue : amour, droit, solidarité. Troisièmement, les blessures spécifiques que produit chaque forme de mépris. Quatrièmement, l'idée que la politique juste doit organiser correctement la reconnaissance dans toutes ses dimensions. Cette grammaire honneth?ienne donne aujourd'hui des outils précieux pour penser et critiquer nos sociétés. Et elle complète admirablement l'analyse butlérienne de la précarité. Là où Butler insiste sur la dimension d'exposition concrète, Honneth insiste sur la dimension symbolique de reconnaissance. Les deux sont nécessaires pour penser pleinement la condition vulnérable contemporaine.

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1986 — 2011
Chicago, Harvard

Martha Nussbaum : la fragilité de la bonté

Martha Nussbaum, La fragilité du bien

Martha Nussbaum
Martha Nussbaum

Martha Nussbaum redécouvre la sagesse grecque pour penser ce qu'elle appelle la fragilité de la bonté : nos vies bonnes sont exposées au hasard, à la fortune, à des forces qui nous dépassent. À partir de cela, elle développe avec Amartya Sen l'approche des capabilités : non pas le bonheur subjectif ni le PIB, mais ce que chaque personne peut vraiment faire et être. Politique des conditions de la vie bonne.

Continuons notre tour des contemporains avec une philosophe américaine d'envergure exceptionnelle. Martha Nussbaum, née en mille neuf cent quarante-sept, professeure à l'université de Chicago, est l'une des voix les plus influentes de la pensée morale et politique contemporaine. Et elle a fait quelque chose d'assez unique : elle a su faire dialoguer la pensée grecque antique avec les questions les plus brûlantes de notre époque. Et au cœur de ce dialogue, il y a une intuition qu'elle a thématisée avec une finesse rare : la fragilité de la bonté.

Nussbaum a une trajectoire intellectuelle remarquable. Études classiques d'abord. Spécialiste d'Aristote, qu'elle relit avec une attention nouvelle. Puis dialogue avec l'économiste Amartya Sen, prix Nobel, avec qui elle développe l'approche dite des capabilités. Et engagement constant sur les grandes questions contemporaines : justice internationale, droits des femmes, des animaux, des personnes en situation de handicap, défense des humanités. Une œuvre considérable, qui touche à presque tous les domaines de la philosophie pratique.

Son premier grand livre, qui nous intéresse particulièrement, c'est La fragilité du bien, publié en mille neuf cent quatre-vingt-six. Le sous-titre est révélateur : fortune et éthique dans la tragédie et la philosophie grecques. Le projet est ambitieux. Nussbaum part de la grande question grecque : qu'est-ce qu'une vie bonne ? Et elle montre qu'il y a, dans la pensée grecque, une tension fondamentale entre deux réponses possibles.

Première réponse, héritée largement de Socrate et de Platon : la vie bonne doit être à l'abri de la fortune. Le sage construit, par sa vertu et par sa connaissance, une vie qui ne peut être détruite par les coups du sort. Cette voie mène, comme nous l'avons vu avec les sagesses hellénistiques, au stoïcisme et à son idéal d'invulnérabilité. La vie bonne, dans cette perspective, est une vie qui s'est rendue indépendante des aléas extérieurs.

Deuxième réponse, plus discrète mais présente notamment chez Aristote et dans la tragédie : la vie bonne est nécessairement exposée à la fortune. Aristote, comme nous l'avons vu, reconnaît que le bonheur humain dépend en partie de circonstances qui nous échappent. La vie bonne suppose certains biens extérieurs, des amitiés, une santé, des conditions matérielles, qui peuvent toujours nous faire défaut. Et certaines tragédies, comme le destin d'Œdipe, montrent que même les hommes les plus vertueux peuvent voir leur vie ruinée par des coups qui ne sont pas de leur fait.

Nussbaum s'engage clairement pour la deuxième voie. Pour elle, la première voie, celle de l'invulnérabilité du sage, est une fuite. Elle vise à éliminer ce qui fait la qualité même de la vie humaine. Une vie sans amitié, sans amour, sans engagements concrets dans le monde, ne serait pas une vie pleinement bonne, même si elle était invulnérable. Le sage stoïcien, en se rendant invulnérable, perd quelque chose d'essentiel.

Au contraire, dit Nussbaum, la fragilité de la bonté n'est pas un défaut à éliminer. C'est une dimension constitutive d'une vie humaine épanouie. Aimer expose à la perte. S'engager expose à l'échec. Faire confiance expose à la trahison. Et c'est précisément parce que ces engagements sont risqués qu'ils ont du prix. Une amitié garantie contre toute trahison ne serait pas une vraie amitié. Une promesse qu'on serait sûr de tenir ne serait pas vraiment une promesse. Tout ce qui fait la richesse d'une vie humaine implique de l'exposition à des forces qui nous dépassent.

Cette intuition rejoint, vous le voyez, beaucoup de ce que nous avons vu chez Aristote. Mais Nussbaum la pousse plus loin, en lui donnant des conséquences contemporaines. Elle critique les théories morales modernes qui voudraient construire des éthiques à l'abri du contingent. Tant que vous cherchez une morale qui ne dépende pas des circonstances, dit-elle, vous manquez la moralité concrète. La vraie éthique se déploie dans les situations particulières, avec leurs particularités, leurs ambiguïtés, leurs prises de risque. Pas dans des principes abstraits qui prétendraient s'appliquer mécaniquement à tout.

Cette philosophie de la fragilité de la bonté ouvre, chez Nussbaum, sur quelque chose de plus systématique. Avec Amartya Sen, elle développe ce qu'on appelle l'approche des capabilités, capabilities en anglais. L'idée est la suivante. Quand on veut évaluer la qualité d'une vie humaine, ou la justice d'une société, on ne doit pas se contenter de mesurer le revenu, ni même le bonheur subjectif. On doit regarder ce que chaque personne peut réellement faire et être. Quelles sont ses capabilités effectives.

Nussbaum propose une liste de capabilités centrales que toute société juste doit garantir à ses membres. Capacité de vivre une vie d'une durée normale. Capacité d'avoir une bonne santé. Capacité de jouir de son intégrité corporelle. Capacité d'utiliser ses sens, son imagination, sa pensée. Capacité d'éprouver des émotions. Capacité de raisonner pratiquement sur sa propre conception du bien. Capacité de s'affilier à d'autres êtres humains. Capacité de vivre avec souci d'autres espèces. Capacité de jouer. Capacité de contrôler son environnement matériel et politique. Dix capabilités, comme un seuil de dignité humaine.

Voyez l'intérêt de cette approche pour notre question. Nussbaum reconnaît pleinement la fragilité humaine. Mais elle propose une politique concrète pour répondre à cette fragilité. Garantir à chacun les capabilités centrales, c'est créer les conditions pour qu'une vie humaine puisse se déployer avec sa pleine dignité, malgré sa fragilité inhérente. Pas éliminer la fragilité, ce qui est impossible. Mais créer un environnement où la fragilité humaine peut être traversée dignement.

Cette approche a influencé profondément le développement international. Le Programme des Nations unies pour le développement, par exemple, utilise depuis longtemps des indicateurs inspirés de cette approche, comme l'Indice de développement humain. Et beaucoup de débats sur la justice sociale, les droits sociaux, l'éducation, la santé, mobilisent aujourd'hui ce vocabulaire des capabilités.

Notons aussi que Nussbaum a beaucoup écrit sur les émotions. Elle s'oppose à la tradition rationaliste qui voyait dans les émotions des perturbations à maîtriser. Pour elle, les émotions ne sont pas des forces aveugles. Ce sont des évaluations cognitives du monde. La peur évalue une menace. La colère évalue une injustice. La compassion évalue la souffrance d'autrui. Et donc les émotions ne sont pas à éradiquer, comme le voulaient les stoïciens. Elles sont à éduquer, à cultiver, à rendre justes. C'est une reprise aristotélicienne contemporaine très précieuse.

Et Nussbaum a aussi écrit sur le rôle des humanités dans la formation démocratique. Pour elle, lire de la littérature, étudier la philosophie, fréquenter les arts, n'est pas un luxe. C'est une condition de la citoyenneté éclairée. Parce que c'est par ces fréquentations qu'on apprend à se mettre à la place d'autrui, à imaginer des vies différentes des nôtres, à élargir notre humanité. Sans humanités, la démocratie s'appauvrit.

Pour conclure, retenez de Nussbaum ces apports majeurs. Premièrement, la valorisation philosophique de la fragilité du bien comme dimension constitutive d'une vie humaine pleine. Deuxièmement, l'approche des capabilités comme cadre concret pour penser la justice. Troisièmement, la réhabilitation des émotions comme évaluations cognitives. Quatrièmement, la défense des humanités comme condition de la citoyenneté. Avec Nussbaum, la pensée contemporaine de la vulnérabilité acquiert une voix particulière : celle d'une philosophe qui prend au sérieux notre fragilité tout en proposant des chemins concrets pour qu'elle puisse être habitée dignement. C'est l'une des grandes contributions américaines à notre question, et elle continue d'inspirer beaucoup de débats contemporains.

Nussbaum parle de capabilités universelles, valables pour tout être humain. C'est généreux, et c'est là que la difficulté commence. Car dans les faits, tous les corps ne sont pas exposés de la même façon, et certains sont rendus blessables par le regard des autres. Un psychiatre martiniquais l'a raconté dans une scène de train, à partir de trois mots lancés par un enfant. Il s'appelle Frantz Fanon, et c'est notre prochain épisode.

fragilitécapabilitésvie bonne
1952, milieu du XXe siècle
France / Martinique (monde colonial)

Trois mots dans un train : Fanon et le corps qu'on rend blessable

Frantz Fanon ; Peau noire, masques blancs (1952)

Frantz Fanon Tunis, 1959
Frantz Fanon
Tunis, 1959

Un homme noir, dans un train, est défait par trois mots d'enfant : « Tiens, un nègre ! » Fanon en tire l'idée que la vulnérabilité n'est pas toujours une donnée de la nature, mais qu'on peut rendre un corps blessable, par un regard et une domination qui ont un nom. Sous ce regard, le corps cesse d'être ce par quoi on va vers le monde et devient une chose qu'on voit avant nous : un schéma épidermique racial. Mais Fanon refuse la posture de victime — il ne veut pas être consolé, il veut être libéré : « rien qu'homme, un homme parmi d'autres hommes ».

Imaginez un homme assis dans un train, en France, au début des années cinquante. Il est martiniquais, médecin, psychiatre, il a lu Hegel, Sartre, toute la grande philosophie européenne. C'est un produit accompli de cette culture française qui se croit universelle. Et voilà qu'un enfant le regarde et dit : « Tiens, un nègre ! » L'homme sourit d'abord. Il s'amuse. Mais l'enfant continue : « Maman, regarde le nègre, j'ai peur ! » Et là, quelque chose cède. Cet homme s'appelle Frantz Fanon, et il va faire de cette scène, dans un livre paru en 1952, Peau noire, masques blancs, l'un des moments les plus célèbres de la philosophie du vingtième siècle. Parce qu'en trois mots, sous le regard d'un enfant, il vient de se découvrir non plus un voyageur parmi d'autres, mais une chose qu'on craint, qu'on isole, qu'on regarde de loin.

Nous avons vu, tout au long de cette histoire, des manières de penser la blessure comme une condition partagée. Tous les vivants ont une peau qui peut être percée. Tous les mortels sont fragiles. C'était notre point de départ, avec les Grecs. Fanon nous oblige à un déplacement bien plus dur. Car la vulnérabilité dont il parle, lui, n'est pas celle que nous partageons tous comme mortels. Elle est fabriquée. Elle est produite par un regard, une histoire, une domination qui ont un nom et une responsabilité. Et c'est l'idée forte de cet épisode, celle qu'il faut retenir : on peut rendre un corps vulnérable. La fragilité n'est pas toujours une donnée de la nature ; elle est parfois infligée.

Pour comprendre ce que Fanon démonte, il faut d'abord saisir ce qu'il appelle le schéma corporel. C'est une expression un peu technique, mais l'idée est simple. Le schéma corporel, c'est la façon dont, normalement, on habite son corps sans même y penser. Quand vous tendez le bras pour saisir un objet sur la table, vous ne calculez pas, vous ne pensez pas à votre bras : votre corps va vers les choses tout seul. Habiter son corps, c'est précisément ne pas avoir à y penser. Le corps n'est pas un obstacle, ce n'est pas un objet qu'on regarde ; c'est ce à travers quoi on va vers le monde.

Or c'est exactement cette aisance que le regard de l'enfant détruit. Fanon écrit une phrase saisissante : sous les regards qui convergent, dit-il, le schéma corporel s'écroule, et il cède la place à ce qu'il nomme un schéma épidermique racial. Le mot est décisif : épidermique, c'est-à-dire ramené à la peau, à la surface, à la couleur. Le corps cesse d'être ce par quoi on va vers les choses. Il devient ce qui nous précède, ce qu'on voit avant nous, ce qui décide de nous avant qu'on ait rien fait. Le corps noir, sous ce regard, est déjà raconté avant d'être vécu. Il arrive lesté de mille histoires, d'anecdotes, de légendes que le monde a tissées autour de lui. Fanon résume cela d'une formule : « Je me découvrais objet au milieu d'autres objets. » L'homme qui voulait être source de sens, créateur, se retrouve chose parmi les choses.

Et il y a là un piège terrible, une circularité. Devenu objet, que fait cet homme ? Il en appelle malgré tout à autrui, il implore le regard de l'autre. Mais c'est précisément ce regard qui l'a réduit à l'objet. La blessure vient du regard, et la guérison semble ne pouvoir venir que de ce même regard. Voilà toute la mécanique de ce que Fanon appelle l'aliénation : à force d'être nié, l'homme noir peut finir par désirer ce qui le nie, par vouloir, dit Fanon, « se faire blanc » pour qu'on reconnaisse enfin son humanité. Le désir d'être blanc, ce n'est pas un caprice ; c'est la conséquence logique d'un monde qui a fait de la blancheur la condition même de l'humanité reconnue.

Et c'est ici que Fanon accomplit son geste décisif, celui qui range la vulnérabilité du côté du politique et non de la nature. Face à un patient submergé par ce désir, il refuse de dire que l'homme a un défaut personnel à corriger. Mais il refuse tout autant de dire que les peuples colonisés porteraient en eux, depuis toujours, un goût de la soumission. Non. S'il vit ce complexe d'infériorité, dit Fanon, c'est qu'il vit dans une société qui rend ce complexe possible, dans une société qui, je cite, « tire sa consistance du maintien de ce complexe ». La phrase est limpide. Le mal n'est pas dans l'individu, il est dans la structure. La dépendance n'est pas la cause de la colonisation, elle en est le produit.

Reste une question, et c'est la plus délicate. À force de décrire cette blessure, ne risque-t-on pas d'enfermer à notre tour le corps noir dans le rôle de la victime, d'en refaire un objet — non plus l'objet du mépris, mais l'objet de la pitié ? Nous avons déjà rencontré ce piège : à trop valoriser la vulnérabilité, on finit par y assigner ceux qui la subissent. Et là, Fanon est plus profond que beaucoup de ses lecteurs. Car lui ne veut pas être consolé. Il veut être libéré. « Je voulais tout simplement être un homme parmi d'autres hommes », écrit-il. Et encore : « je refusai toute tétanisation affective. Je voulais être homme, rien qu'homme. » Rien qu'homme. Pas le héros de sa propre blessure, pas le martyr qu'on exhibe. Un homme parmi les hommes.

Voilà donc le legs de Fanon. Nommer la vulnérabilité racialisée sans euphémisme, parce que ne pas la nommer reviendrait à la faire passer pour naturelle. Mais la nommer pour la défaire, jamais pour s'attendrir dessus. Décrire la blessure, oui, mais sans figer personne dedans. Et cela ouvre directement la question qui suivra : si certains corps sont jugés dignes d'être protégés et d'autres supposés ne rien sentir, qui décide quelles vies comptent vraiment ? C'est ce que nous demanderons ensuite.

schéma épidermique racialvulnérabilité fabriquéerien qu'homme
fin XXe siècle (1988-2005)
Le Caire ; Inde coloniale ; études postcoloniales

Qui tient le micro pour dire la blessure d'autrui ?

Saba Mahmood (Politics of Piety) ; Gayatri Spivak (« Can the Subaltern Speak? »)

Saba Mahmood
Saba Mahmood

On entre dans une mosquée du Caire où des femmes s'exercent à la pudeur, et on y découvre un piège : quand on les classe entre soumises et résistantes, on suppose déjà qu'elles devraient vouloir être libres à notre manière. Mahmood retourne le miroir : ce n'est pas elles qui sont « les autres », c'est notre sujet libéral qui n'est pas universel. Spivak pousse le tranchant plus loin avec la veuve indienne qu'on prétend sauver sans jamais l'écouter : la vulnérabilité ultime, c'est d'être privé de la parole sur sa propre blessure. Reste un dilemme qu'on ne tranche pas : protéger sans annexer, sauver sans parler à la place.

Entrez un instant dans une salle de mosquée du Caire, à la fin des années quatre-vingt-dix. Une anthropologue américaine, Saba Mahmood, est assise par terre, parmi des femmes. Elles sont une dizaine, parfois beaucoup plus. Elles travaillent en ville, prennent le métro, côtoient des collègues hommes, et elles viennent là pour apprendre à prier mieux, à se vêtir avec pudeur, à cultiver une vertu dont le nom arabe, al-hayâ, dit à la fois la modestie du cœur et la retenue du corps. Certaines doivent même tenir tête à leur propre famille, à des proches qui voient ce zèle d'un mauvais œil. Regardez bien cette scène, parce qu'elle pose une question qui nous concerne tous. Que faut-il en penser ? Sont-elles des opprimées qui s'ignorent, des femmes qui intériorisent leur soumission sans le savoir ? Ou des résistantes qui, sous couvert de religion, conquièrent un espace public qu'on leur refusait ? Le réflexe, dans les deux cas, est le même : il faut les classer. Et c'est exactement ce réflexe que cet épisode prend pour objet.

Car on touche ici au point le plus exposé de toute notre histoire, celui où la méthode qu'on suit depuis le début cesse d'être un outil et devient le sujet. On s'est imposé une discipline, vous vous en souvenez : ne pas annexer, ne pas parler à la place, ne pas décréter d'en haut qui est vulnérable et ce dont il a besoin. On l'a fait à Valladolid, où deux Espagnols débattaient de l'Indien sans que l'Indien soit dans la salle. Cette fois, cette précaution devient l'objet lui-même. Et la question est rude : et si le geste de désigner quelqu'un comme « vulnérable », comme « à sauver », était déjà un geste de pouvoir ?

Mahmood décrit un piège avec une précision redoutable. Voilà des femmes qui soutiennent activement un mouvement qui maintient leur propre subordination. Comment penser ça ? Soit on dit qu'elles résistent, soit on dit qu'elles se soumettent. Mais Mahmood remarque une chose plus profonde. Le problème n'est pas qu'on ne sait pas dans quelle case les ranger. Le problème, c'est la grille de cases elle-même. Quand on parle de « résistance », on suppose qu'au fond, tout être humain veut une seule chose : être libre, autonome, affranchi de toute domination. On le suppose tellement qu'on ne le voit même plus comme une supposition. On le prend pour la réalité. Et Mahmood ose cette phrase : la liberté est aussi normative pour le féminisme qu'elle l'est pour le libéralisme.

Mesurez ce qui se passe. Ces femmes du Caire ne sont pas « les autres », un cas exotique à étudier de loin. C'est nous qui sommes ici renvoyés à nos limites. Le sujet libre, autonome, transgressif, qu'on tient pour le sujet tout court, Mahmood montre qu'il est lui aussi fabriqué, daté, situé. Et c'est de là que vient le geste de sauvetage. Si être libre à notre manière, c'est la nature même de l'humain, alors celle qui ne le désire pas est forcément aliénée, et il faut la libérer, au besoin malgré elle.

Mahmood ne tombe pas pour autant dans le relativisme. Elle ne dit jamais « leur culture vaut la nôtre, ne touchons à rien ». Elle continue de nommer la domination masculine, elle ne la nie pas. Mais elle propose de repenser l'agir en dehors du couple soumission et transgression. Quand une femme s'exerce à la pudeur, qu'elle baisse les yeux, qu'elle répète ces gestes de retenue jusqu'à ce qu'ils deviennent une seconde nature, elle n'est ni une soumise ni une rebelle. Elle est en train de se former elle-même, par le corps. Et Mahmood saisit un détail bouleversant. Certaines lui confiaient ne pas ressentir cette pudeur ; alors elles s'y exerçaient, par les gestes, dans l'espoir que le sentiment finisse par naître de la pratique. Pour notre regard, c'est le comble de l'aliénation : feindre une vertu qu'on n'éprouve pas. Pour Mahmood, c'est l'inverse. Le corps ne copie pas un sentiment qui serait déjà là ; il le forge. La vertu fabrique le soi. Ce qu'on prend pour de la non-liberté est, pour ces femmes, la forme même de leur agir.

Vingt ans plus tôt, une autre penseuse avait fait à la parole ce que Mahmood fait à la résistance. Gayatri Spivak posait une question dont le titre seul est une gifle : le subalterne peut-il parler ? Le subalterne, c'est celui qui est tout en bas, hors des lieux où une voix peut être émise et, surtout, entendue. Et la femme y occupe la position la plus basse. Sa thèse est vertigineuse. La subalterne ne peut ni parler en son nom, ni être entendue, parce qu'il n'existe aucune place d'où sa parole serait reçue comme sienne. Dès qu'elle parle, c'est déjà dans les mots de ceux qui l'écoutent.

Spivak forge alors une formule qui résume tout le piège. Elle parle de l'Inde coloniale, et de l'interdiction par les Britanniques de la sati, cette immolation des veuves sur le bûcher de leur époux. Geste protecteur, semble-t-il : on sauve des femmes d'une mort atroce. Mais regardez la scène. D'un côté, le colonisateur dit : nous les civilisons, nous les sauvons de leur barbarie. De l'autre, la tradition dit : mais elles le veulent, c'est leur dévotion. Deux discours d'hommes s'affrontent au-dessus du corps de la femme. Elle, la veuve, n'a la parole à aucun moment. Spivak résume d'une phrase terrible : des hommes blancs sauvant des femmes brunes d'hommes bruns. La veuve est l'enjeu, jamais le sujet. Et là, retenez bien, Spivak ajoute une couche au mot vulnérabilité. Jusqu'ici, être vulnérable, c'était être exposé. Désormais, c'est aussi être privé de la parole sur sa propre exposition. La subalterne souffre deux fois : dans son corps, et dans le fait que sa souffrance est dite par d'autres, pour d'autres fins. Sauver, ici, ne brise pas le silence. Sauver, c'est encore parler à sa place.

Alors on tient le dilemme des deux mains, sans le trancher. Si désigner autrui « vulnérable » est déjà une domination, faut-il laisser brûler la veuve pour ne pas dominer ? Bien sûr que non : l'indifférence, sous couvert de respect, serait la pire des violences. Mais on ne peut plus protéger en se croyant innocent. Reste une vigilance. Se souvenir que dire « tu es vulnérable » est un acte, jamais un simple constat. Déplacer la parole, autant qu'on peut, vers celui qu'on dit fragile. Et accepter qu'il n'existe aucune position pure : celui qui protège tient toujours une part de pouvoir, et la seule honnêteté, c'est de ne pas se la cacher. Le sauveur lucide vaut mieux que le sauveur aveugle. Et tous deux valent mieux que l'indifférent. La question reste suspendue, et c'est elle qu'on va voir maintenant déborder l'humain : un être sans parole du tout, l'animal, peut-il, lui aussi, être blessé ?

décréter la vulnérabilitéviolence épistémiquesauver sans annexer
1999
Notre Dame, Indiana

MacIntyre : animaux rationnels dépendants

Alasdair MacIntyre, Animaux rationnels dépendants

Alasdair MacIntyre
Alasdair MacIntyre

MacIntyre conteste l'image dominante du sujet moral comme adulte autonome rationnel. Nous sommes, dit-il, des animaux rationnels dépendants. À l'enfance et au grand âge, dans la maladie et le handicap, à toutes les étapes en réalité, nous dépendons des autres. Une éthique réaliste doit intégrer cette dépendance comme condition centrale, pas comme exception. Thomisme contemporain en dialogue avec le care.

Je veux vous présenter maintenant une figure parfois méconnue dans le grand public mais d'une importance considérable pour notre question. Il s'agit du philosophe écossais Alasdair MacIntyre, né en mille neuf cent vingt-neuf, qui a enseigné principalement aux États-Unis, à l'université Notre Dame dans l'Indiana, et qui a écrit l'un des livres les plus importants de la philosophie morale contemporaine. Ce livre s'appelle Animaux rationnels dépendants, publié en mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf. Et il déploie une analyse de la condition humaine qui touche directement à notre question.

Quelques mots sur MacIntyre. Sa trajectoire intellectuelle est étonnante. Il a commencé comme philosophe marxiste, dans le Royaume-Uni des années cinquante. Puis il s'est progressivement éloigné du marxisme. Il s'est tourné vers une réflexion sur la tradition aristotélicienne et thomiste. Et en mille neuf cent quatre-vingt-un, il publie After Virtue, qu'on traduit en français par Après la vertu, un livre qui a fait événement. MacIntyre y dressait un diagnostic sombre de la modernité morale. Selon lui, nous avons perdu, depuis les Lumières, le cadre traditionnel des vertus qui donnait sens à la vie morale. Et nous nous trouvons aujourd'hui dans une situation où les débats moraux sont interminables parce qu'il n'y a plus de fond commun.

Après ce livre, MacIntyre a continué à développer sa position, qu'on peut appeler thomisme contemporain ou aristotélisme renouvelé. Et dans Animaux rationnels dépendants, il se confronte à une question qu'il considère comme largement négligée par la tradition philosophique : que faisons-nous de notre dépendance ?

Voici le point de départ. La tradition philosophique occidentale a, selon MacIntyre, privilégié une image très particulière du sujet moral. Le sujet moral idéal-typique est un adulte rationnel autonome. Il est capable de se gouverner lui-même par la raison. Il est responsable de ses actes. Il peut promettre et tenir ses promesses. Il est, en gros, indépendant. Cette image structure la quasi-totalité des grandes éthiques modernes, de Kant à Rawls.

MacIntyre conteste cette image. Pas qu'elle soit fausse en elle-même. Mais elle est partielle. Elle laisse hors champ d'immenses portions de la condition humaine. Quand sommes-nous vraiment des adultes rationnels autonomes ? Pendant une période de notre vie, certes, à l'âge adulte en bonne santé. Mais avant cette période, nous étions des enfants, totalement dépendants. Après cette période, nous serons des vieillards, à nouveau dépendants à des degrés divers. Et pendant cette période même, nous serons souvent malades, blessés, en deuil, en difficulté, et donc dépendants des autres.

Si on prend le temps réellement vécu sur l'ensemble d'une vie humaine, ce n'est pas l'autonomie qui est la norme. C'est la dépendance. L'autonomie est un état transitoire, partiel, fragile, qui se construit sur le fond d'une dépendance permanente. Penser le sujet moral comme adulte rationnel autonome, c'est donc prendre une exception pour la norme. C'est manquer l'essentiel.

Cette analyse a des conséquences profondes. Si nous sommes essentiellement des animaux rationnels dépendants, alors les vertus que nous devons cultiver ne sont pas seulement les vertus de l'autonomie. Ce sont aussi, et fondamentalement, les vertus de la dépendance bien assumée. MacIntyre parle des vertus de la dépendance acknowledged, c'est-à-dire reconnue, assumée. Quelles sont-elles ?

Premièrement, la capacité de recevoir des soins. Pas évident. Beaucoup de gens, dans nos sociétés modernes, ont du mal à recevoir. Ils veulent toujours être ceux qui donnent. Demander de l'aide leur semble humiliant. Or savoir recevoir est une vertu. Reconnaître qu'on a besoin des autres, accepter qu'ils nous aident, sans se sentir diminué par là, est une compétence morale. Et cette compétence se cultive.

Deuxièmement, la capacité de donner des soins. Cela paraît plus évident, mais MacIntyre montre que c'est plus complexe qu'on ne le croit. Donner bien, c'est savoir donner sans humilier, sans dominer, sans transformer l'autre en objet de pitié. C'est respecter sa dignité au moment même où on l'aide. Vertu subtile qui demande de la délicatesse et du discernement.

Troisièmement, la capacité de reconnaître sa propre dépendance dans le temps. Anticipation et mémoire de la dépendance. Quand vous êtes en pleine santé et capable d'aider, ne pas oublier que vous avez été dépendant et que vous le serez encore. Cette conscience temporelle de la dépendance change radicalement le rapport à ceux qui sont, eux, actuellement dépendants. Vous ne les regardez plus de haut, comme des cas particuliers. Vous les regardez comme votre propre vérité passée et future.

Pour notre question de la vulnérabilité, l'apport macintyrien est immense. Il opère un renversement par rapport à la philosophie morale standard. Ce n'est plus l'autonomie qui est la norme et la dépendance qui est l'exception. C'est la dépendance qui est la norme et l'autonomie qui est l'exception temporaire. Et toute la pensée morale doit être refondée à partir de cette inversion.

Cette inversion rejoint, par d'autres voies, ce que l'éthique du care a thématisé. MacIntyre et l'éthique du care, malgré leurs différences théoriques, convergent sur cette intuition centrale : la dépendance n'est pas un accident, c'est la condition humaine. Et toute éthique qui n'en tient pas compte est une éthique incomplète, voire mensongère.

MacIntyre développe aussi une réflexion sur les communautés. Pour lui, les vertus de la dépendance ne se cultivent pas dans des individus isolés. Elles se cultivent dans des communautés concrètes, où les liens entre les personnes permettent de s'exercer à recevoir et à donner. La famille, le voisinage, l'association, la paroisse, sont des lieux où ces vertus peuvent se développer. Et nos sociétés modernes, en érodant ces communautés intermédiaires, en privilégiant l'individu autonome face à l'État, fragilisent les conditions mêmes de la vie morale.

Cette critique a des dimensions politiques. MacIntyre n'est ni libéral classique ni socialiste traditionnel. Il défend ce qu'on appelle parfois le communautarisme, c'est-à-dire l'idée que les communautés concrètes sont des lieux essentiels de la vie humaine, et qu'elles méritent d'être protégées et nourries par la politique. Position parfois critiquée comme conservatrice ou nostalgique, mais qui pointe quelque chose de réel : la difficulté de nos sociétés modernes à entretenir le tissu communautaire qui rend possible la pratique des vertus.

Notons aussi que MacIntyre, philosophe catholique, mobilise explicitement la tradition thomiste, dont nous avons parlé avec Thomas d'Aquin. Pour lui, la fragilitas humana thomiste, articulée à une éthique des vertus aristotélicienne, fournit le meilleur cadre disponible pour penser la condition humaine concrète. Cette articulation tradition catholique et philosophie est revendiquée chez MacIntyre, et elle donne à sa pensée sa tonalité particulière.

Pour conclure, retenez de MacIntyre cette intuition centrale. Nous sommes des animaux rationnels dépendants. Notre condition n'est pas l'autonomie idéale mais la dépendance bien assumée. Et les vertus que nous devons cultiver sont celles qui nous permettent de recevoir et de donner des soins dignement, dans des communautés concrètes qui rendent cette pratique possible. Cette vision réorganise complètement la philosophie morale moderne, en lui rendant ce qu'elle avait oublié : que nous sommes des êtres fragiles qui ont besoin les uns des autres, et que c'est dans cette nécessité partagée que se loge notre humanité commune. C'est l'une des grandes contributions philosophiques de la fin du vingtième siècle. Et elle dialogue admirablement avec l'éthique du care, que nous avons rencontrée un peu plus tôt avec Gilligan, Tronto et Kittay. Reste une question que MacIntyre pose sans la trancher tout à fait. S'il nous appelle des animaux rationnels dépendants, s'il nous demande de regarder ce que nous devons au dauphin et à l'enfant, alors jusqu'où va le cercle ? Qui, exactement, mérite qu'on épargne sa douleur ? C'est notre prochain épisode.

dépendanceanimalitévertu
fin XVIIIe - XXe siècle
Angleterre, Europe, monde contemporain

Les animaux peuvent-ils souffrir ?

Jeremy Bentham ; Charles Darwin ; Peter Singer ; Jacques Derrida ; Val Plumwood ; Vinciane Despret

Un philosophe sort de sa douche et son chat le regarde : voilà un être qui peut souffrir mais ne peut pas le dire. Bentham retourne la vieille frontière morale : la question n'est pas de savoir si l'animal raisonne ou parle, mais s'il peut souffrir. Darwin montre, faits à l'appui, que les émotions et même la pitié ne sont pas le propre de l'homme, mais un continuum partagé du vivant. Le cercle des blessables n'a plus de bord assuré, et reste l'épine : qui peut parler pour celui qui n'a pas de voix sans le réduire au silence ?

Imaginez un homme qui sort de sa douche, tout nu, et qui s'arrête net. Son chat le regarde. Pas un objet, pas un mécanisme : un vivant qui le fixe, qui a un point de vue sur lui. Et là, surprise, l'homme éprouve quelque chose d'absurde : il a honte. Honte d'être nu devant une bête, et aussitôt honte d'avoir honte. Cet homme, c'est un philosophe français, Jacques Derrida, et cette scène dit tout. Voilà un être qui me regarde, qui peut souffrir, et qui ne peut pas me dire sa souffrance dans ma langue.

On a vu, tout au long de ce parcours, le cercle de ceux qu'on n'écoute pas s'élargir peu à peu. L'esclave, la femme, le colonisé, le fou. À chaque fois, les deux mêmes questions reviennent : qui est blessable ? Et qui peut dire sa blessure ? Avec l'animal, ces deux questions atteignent leur plus haute tension. Car l'animal est blessable sans le moindre doute : il saigne, il gémit, il fuit. Et il est, presque par définition, celui qui ne peut pas le dire, qui n'a pas de langue pour plaider sa cause. Le blessable absolu est aussi le muet absolu. Tout le problème est là.

Le grand renversement, c'est un Anglais qui le commet, à la fin du dix-huitième siècle : Jeremy Bentham, juriste, fondateur de l'utilitarisme. Dans une simple note de bas de page, il écrit une phrase qui va tout retourner. La question, dit-il, n'est pas de savoir si les animaux peuvent raisonner, ni s'ils peuvent parler. La question, c'est : peuvent-ils souffrir ? Mesurez ce que ça déplace. Depuis Aristote, on cherchait la frontière morale du côté de la raison et du langage. Descartes était allé jusqu'au bout : l'animal-machine, une horloge de chair, dont les cris ne sont qu'un grincement de rouages. Bentham fait pivoter l'axe d'un quart de tour. Ce qui compte n'est plus une faculté supérieure, mais une faculté basse, partagée, charnelle : la capacité de souffrir. Et d'un coup, le critère qui excluait l'animal devient celui qui l'inclut.

Et là, un autre nom doit entrer : Charles Darwin. On l'oublie souvent, mais il a écrit l'un des textes les plus subversifs jamais composés sur la frontière entre l'homme et la bête. Ce qu'il retrouve chez les animaux, ce ne sont pas seulement la faim, la peur, la douleur. Ce sont les émotions les plus compliquées : la jalousie, la reconnaissance, le goût de la plaisanterie, la crainte du ridicule. Tout ce dont on avait fait le propre de l'homme, il le retrouve, à des degrés divers, chez l'animal. Et il ajoute la phrase qui scelle l'affaire : entre deux hommes, il y a parfois plus de distance qu'entre un homme et une bête. La frontière n'est plus une muraille, c'est un dégradé, une pente continue. Voilà le cœur de tout : la différence entre l'homme et l'animal est une différence de degré, pas de nature.

Darwin va plus loin. Chez les animaux sociaux, il retrouve la sympathie : le secours porté sans calcul, la sentinelle qui donne l'alerte pour protéger le groupe. Vous reconnaissez là un écho. C'est la pitié dont on a parlé ailleurs, le cœur qui ne supporte pas de voir souffrir. Mais Darwin ose ce que personne n'avait osé : il fait de cette compassion une donnée biologique, antérieure à l'homme, débordant ses frontières. La pitié n'est plus le propre de l'homme. C'est le sol commun du vivant.

Au vingtième siècle, le philosophe Peter Singer en tire les conséquences. Il forge un mot : le spécisme. Comme le racisme privilégie une race, le spécisme privilégie notre espèce, juste parce qu'elle est la nôtre. Si le critère, c'est la capacité de souffrir, alors la souffrance d'un cochon compte autant qu'une souffrance comparable chez un humain. De là, l'idée d'étendre le cercle moral à tout ce qui sent.

Mais retenez bien ceci, car c'est le nœud : à peine a-t-on étendu le cercle qu'il perd ses bords. Où s'arrête la souffrance ? Les mammifères, d'accord. Mais les poissons ? Les crustacés qu'on plonge vivants dans l'eau bouillante ? Les insectes, dont Darwin nous disait pourtant qu'ils jouent ? Plus on descend, plus tracer la ligne devient un choix, et non une lecture de la nature. C'est ce vertige qu'avait affronté, il y a deux mille cinq cents ans, l'ahiṃsā des jaïns, cette non-violence qui refusait de blesser le moindre vivant, le moine balayant le sol devant ses pas pour ne pas écraser un insecte : aucune ligne tracée.

Et puis revient notre seconde question, la plus redoutable. Qui parle pour l'animal, et au nom de quoi ? Car quelqu'un doit dire sa souffrance à sa place. Le danger, c'est Derrida qui le souligne, c'est de parler de « l'animal », au singulier, comme si le ver de terre et le grand singe étaient une seule et même chose. Le regard du chat, au début, disait justement cela : ce n'est pas « l'animal » qui me fixe, c'est ce chat-ci, unique. Le piège, c'est de parler si fort pour le faible qu'on couvre sa voix singulière. Une philosophe australienne, Val Plumwood, attaquée par un crocodile et roulée sous l'eau, a survécu et compris ce que nous refoulons de toutes nos forces. Nous nous pensons toujours comme ceux qui mangent, jamais comme ceux qui sont mangés.

Alors, fidèles à notre méthode, ne tranchons pas trop vite. Faire sauter la dernière grande exclusion, celle de l'espèce, c'est l'un des plus beaux élargissements de tout notre voyage. Mais parler pour celui qui ne parle pas, c'est toujours risquer de l'enfermer dans le silence qu'on prétend rompre. Une dernière voix laisse une issue, celle de l'éthologue Vinciane Despret : et si, au lieu de parler pour l'animal, on apprenait à le laisser nous répondre ? Non pas lui prêter nos mots, mais inventer les conditions où son corps, son geste, son retrait deviennent une réponse. Avec l'animal, le décentrement atteint son point extrême : l'humain n'est plus le centre, juste un point sur un immense continuum de vivants sensibles. Et reste, au bord de ce cercle sans bord, une question pour la suite. Au-delà de ce qui gémit et qui fuit, il y a ce qui pousse, ce qui s'enracine. La plante, la forêt, le fleuve peuvent-ils, eux aussi, être blessés ?

souffrancespécismecontinuum du vivant
1989 — 2010
Paris, Chicago

Jean-Luc Marion : phénoménologie de la donation

Jean-Luc Marion, Étant donné, Le phénomène saturé

Jean-Luc Marion
Jean-Luc Marion

Disciple critique de Heidegger et de Levinas, Marion pousse la phénoménologie vers une analyse du donné. Tout ce qui m'arrive m'est donné, je le reçois avant de le saisir. Cette structure de réception ouvre une vulnérabilité originaire : je ne suis pas la source de ce qui m'advient. Et certains phénomènes me submergent au point que je ne peux que les accueillir, jamais les maîtriser. Phénoménologie radicale du don.

Je vous présente maintenant une figure majeure de la phénoménologie française contemporaine. Jean-Luc Marion, né en mille neuf cent quarante-six, professeur à Paris et à Chicago, membre de l'Académie française, est sans doute aujourd'hui l'un des plus grands phénoménologues vivants. Et son apport à notre question est plus discret que celui d'un Butler ou d'un Honneth, mais il est philosophiquement très profond. Il consiste en une analyse renouvelée de ce que c'est qu'être affecté par ce qui nous arrive, à travers la notion centrale de donation.

Marion est l'héritier de plusieurs traditions. D'abord Descartes, sur lequel il a écrit ses premiers grands livres, en spécialiste de la métaphysique cartésienne. Ensuite Heidegger et Levinas, dont il prolonge et déplace les analyses. Et enfin une tradition théologique chrétienne, particulièrement marquée par Hans Urs von Balthasar et par certains mystiques. Cette triple ascendance donne à sa pensée sa tonalité particulière : une phénoménologie rigoureuse qui n'hésite pas à se confronter aux dimensions les plus profondes de l'expérience humaine, y compris ses dimensions religieuses.

L'œuvre centrale, pour notre question, c'est Étant donné, publié en mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept, et ses prolongements ultérieurs comme De surcroît en deux mille un. Marion y déploie une phénoménologie radicale, qu'il appelle phénoménologie de la donation.

Voici l'idée fondamentale. Pour Marion, la caractéristique première de tout phénomène, c'est qu'il se donne. Avant que je le saisisse, avant que je le pense, avant que je le perçoive activement, le phénomène vient à moi, m'est donné. Tout ce qui m'apparaît, sous quelque forme que ce soit, vient d'abord à moi dans le mode de la donation. Et cette donation me précède, m'oriente, me constitue avant que je puisse y faire quoi que ce soit.

Cette analyse change profondément la position du sujet. Dans la tradition philosophique classique, depuis Descartes et surtout depuis Kant, le sujet est pensé comme actif, comme constituant. C'est lui qui synthétise les données sensibles, qui leur impose les formes a priori de l'espace et du temps, qui les catégorise. Le sujet est le producteur du monde phénoménal. Marion conteste cette image. Pour lui, le sujet est d'abord récepteur. Avant d'être un Je qui constitue, il est un me qui reçoit. Cette inversion est subtile mais profonde.

Et Marion appelle cette structure réceptrice du sujet l'adonné. Le sujet adonné, c'est ce sujet qui est constitué par ce qu'il reçoit. Il est, dirait-on, un sujet de seconde main, qui apparaît seulement parce qu'il est traversé par ce qui se donne à lui. Pas premier. Second. Et toute sa subjectivité s'élabore en réponse à ce qui lui est donné.

Pour notre question de la vulnérabilité, c'est une analyse précieuse. Marion thématise une dimension de notre exposition que nous avons souvent évoquée mais qui trouve ici sa formulation philosophique la plus précise. Nous ne sommes pas d'abord des êtres qui agissent et choisissent. Nous sommes d'abord des êtres qui reçoivent. Avant tout acte volontaire, nous avons reçu : notre corps, notre langue, notre histoire, notre situation. Et à chaque instant, des phénomènes continuent à nous être donnés, que nous accueillons plus ou moins bien mais que nous ne maîtrisons jamais entièrement.

Cette vulnérabilité originaire à ce qui se donne n'est pas, pour Marion, un défaut à compenser par une plus grande activité du sujet. C'est la structure même de la subjectivité humaine. Et elle est aussi sa richesse. Parce que c'est par cette réceptivité que le monde peut nous parvenir dans sa profondeur. Si nous étions purs sujets constituants, nous ne pourrions jamais être étonnés, surpris, transformés par ce qui vient. C'est notre vulnérabilité au don qui rend possible toute rencontre véritable.

Marion développe cette intuition à travers la notion de phénomène saturé. Voici l'idée. Certains phénomènes nous parviennent dans une intensité qui dépasse complètement nos capacités d'appréhension. Ils ne se laissent pas réduire à nos concepts. Ils débordent. Ils saturent. Et devant ces phénomènes, nous ne pouvons que recevoir, accueillir, sans pouvoir maîtriser.

Marion identifie plusieurs types de phénomènes saturés. L'événement, qui dépasse toutes les anticipations qu'on en avait. L'idole, qui sature le regard par une intensité de présence visuelle. La chair, comme expérience sensorielle qui dépasse l'objectivation. L'icône, qui inverse le rapport sujet-objet en me regardant plus que je ne le regarde. Toutes ces formes de saturation révèlent qu'il y a, dans notre expérience, des dimensions qui nous précèdent absolument et auxquelles nous ne pouvons que répondre.

Cette analyse est précieuse pour penser certaines expériences existentielles. L'amour, par exemple. Quand vous tombez amoureux de quelqu'un, vous n'avez pas décidé. Quelque chose vous est donné, qui vous submerge, qui vous transforme. Vous êtes adonné à cette expérience. Vous pouvez l'accueillir bien ou mal, vous pouvez la cultiver ou la laisser passer, mais vous ne pouvez pas l'avoir produite vous-même. Elle est don, au sens fort.

Idem pour le deuil. Quand quelqu'un que vous aimiez meurt, vous n'avez pas choisi de souffrir. Quelque chose vous est donné, une perte massive, qui vous submerge. Vous êtes traversé par une douleur qui ne dépend pas de vous. Et toute votre vie psychique pendant des mois ou des années doit s'organiser autour de cette donation reçue. La vulnérabilité au deuil est, en ce sens, une vulnérabilité au don d'une absence.

Pour Marion, ces phénomènes saturés ne sont pas des exceptions. Ils sont, en fait, les phénomènes les plus essentiels de l'existence humaine. Les phénomènes ordinaires, ceux qui se laissent réduire à nos catégories, sont en quelque sorte des phénomènes appauvris. Les phénomènes vraiment porteurs de sens sont ceux qui débordent. Et habiter authentiquement notre humanité, c'est s'ouvrir à cette dimension saturée de l'existence.

Marion développe aussi cette analyse dans une direction proprement théologique. Pour lui, Dieu est le phénomène saturé par excellence. Pas un objet qu'on peut connaître, encore moins maîtriser. Mais une donation qui me submerge, qui me transforme, qui me précède absolument. Cette théologie phénoménologique a fait débat dans le champ philosophique. Certains, comme Dominique Janicaud, ont reproché à Marion un tournant théologique de la phénoménologie qui transgresserait les limites de la méthode. D'autres, à l'inverse, ont salué cette ouverture comme un approfondissement légitime.

Indépendamment de cette dimension théologique, la phénoménologie de la donation a une portée philosophique générale. Elle permet de penser une vulnérabilité originaire qui n'est ni passivité subie ni activité maîtrisée. Une vulnérabilité au don, qui peut être cultivée comme attention, ouverture, hospitalité. Et cette intuition rejoint, par d'autres voies, ce que Levinas avait analysé sous le nom de visage, et ce que les éthiques contemporaines du care thématisent comme attention au détail concret.

Pour notre question, retenez ces apports marionniens. Premièrement, la primauté de la donation sur l'activité du sujet. Nous sommes d'abord récepteurs avant d'être agents. Deuxièmement, le sujet comme adonné, comme constitué par ce qu'il reçoit. Cette structure ne diminue pas notre dignité, elle la fonde autrement. Troisièmement, la notion de phénomènes saturés, qui révèlent des dimensions essentielles de l'existence où nous ne pouvons que recevoir. Quatrièmement, l'invitation à cultiver une attitude d'accueil, d'hospitalité, d'écoute, face à ce qui se donne. Avec Marion, la phénoménologie contemporaine touche à des dimensions de la vulnérabilité humaine qui sont profondément ressourçantes. Et sa pensée, exigeante et profonde, mérite d'être fréquentée par qui veut penser sérieusement notre question.

donationsaturéadonné
1976 — 1979
Collège de France

Foucault : la biopolitique

Michel Foucault, Il faut défendre la société, Naissance de la biopolitique

Michel Foucault
Michel Foucault

Dans la dernière partie des années 1970, Foucault thématise un déplacement majeur du pouvoir moderne : du pouvoir souverain qui fait mourir et laisse vivre, vers le biopouvoir qui fait vivre et laisse mourir. L'État prend en charge les corps des populations : santé, natalité, espérance de vie. La vulnérabilité humaine devient objet de gestion technique. Pont conceptuel direct vers Agamben.

Je veux revenir maintenant sur Michel Foucault, dont nous avons déjà parlé à propos du souci de soi. Mais Foucault a une autre dimension de sa pensée qui est absolument incontournable pour comprendre la philosophie politique contemporaine de la vulnérabilité. Cette dimension, c'est l'analyse qu'il a déployée dans les années mille neuf cent soixante-quinze à mille neuf cent soixante-dix-neuf, autour des concepts de biopouvoir et de biopolitique. Et cette analyse est le pont conceptuel direct qui mène à Agamben et à toute une réflexion contemporaine sur l'État moderne et ses rapports aux corps vulnérables.

Le point de départ se trouve dans le premier volume de l'Histoire de la sexualité, La volonté de savoir, publié en mille neuf cent soixante-seize. À la fin de ce livre, Foucault formule une thèse devenue célèbre. Selon lui, à un moment de l'histoire moderne, quelque chose s'est déplacé dans la nature même du pouvoir. Le pouvoir souverain classique, dit Foucault, se définissait par un droit : le droit de faire mourir et de laisser vivre. Le souverain pouvait commander la mort, par la peine capitale, par la guerre. Et au-delà, il laissait les sujets vivre comme ils le pouvaient. C'était un pouvoir asymétrique, qui s'exerçait surtout par soustraction : prélever des impôts, prendre des vies, confisquer des biens.

À partir du dix-septième siècle, et plus encore au dix-huitième, ce schéma se transforme. Le pouvoir cesse d'être seulement souverain. Il devient ce que Foucault appelle biopouvoir. C'est-à-dire un pouvoir qui prend en charge la vie elle-même. Plus exactement, il s'organise autour d'un nouveau droit : faire vivre et laisser mourir. Le pouvoir moderne investit positivement la vie des sujets. Il s'occupe de leur santé, de leur reproduction, de leur longévité. Il développe des statistiques sur les naissances, les morts, les épidémies. Il met en place des politiques publiques de santé, d'hygiène, d'urbanisme, de natalité.

Cette transformation, dit Foucault, est l'un des grands événements de la modernité. Et elle change la nature même des sociétés. Le pouvoir n'est plus seulement répressif. Il est productif. Il produit des corps en bonne santé, des populations nombreuses, des espérances de vie longues. Et il le fait à travers un ensemble de dispositifs : la médecine clinique, l'hygiénisme, la démographie, l'urbanisme moderne, plus tard l'État providence avec ses systèmes de protection sociale.

Foucault distingue deux pôles du biopouvoir. D'un côté, ce qu'il appelle l'anatomopolitique du corps individuel : les disciplines qui dressent le corps, qui le forment, qui en optimisent les capacités. La caserne, l'école, l'hôpital, la prison, l'atelier, sont des lieux où cette anatomopolitique s'exerce. De l'autre, ce qu'il appelle la biopolitique des populations : les politiques qui gèrent les masses humaines comme des phénomènes statistiques. Ces deux pôles fonctionnent ensemble : le corps individuel discipliné, et la population gouvernée comme totalité.

Voyez en quoi cela touche directement notre question. La vulnérabilité humaine, dans le régime biopolitique, devient objet de gestion technique. La maladie, la mortalité, la fécondité, ne sont plus seulement des expériences existentielles individuelles. Elles deviennent des problèmes de politique publique, mesurables, gérables, optimisables. L'État moderne se charge, en quelque sorte, de la vulnérabilité de ses citoyens. Il développe des institutions pour la protéger, des politiques pour la réduire, des techniques pour la prévenir.

Cette transformation a des aspects clairement positifs. La modernité biopolitique, c'est aussi la baisse considérable de la mortalité infantile, l'allongement de l'espérance de vie, la disparition de nombreuses épidémies, le développement des soins médicaux pour tous. Tous ces progrès, qui ont transformé en profondeur la condition humaine au cours des deux derniers siècles, sont des effets du biopouvoir. Et il serait absurde de ne voir dans le biopouvoir qu'une domination.

Mais Foucault attire l'attention sur l'autre face. Le biopouvoir a aussi des effets problématiques. Il transforme les sujets en populations statistiques, sur lesquelles l'État peut agir comme sur des objets techniques. Il développe des dispositifs de normalisation qui peuvent être très intrusifs. Il classe les vies en catégories : utiles ou inutiles, productives ou improductives, saines ou pathologiques. Et il peut aller jusqu'à des formes extrêmes de gestion sélective des populations. Dans ses cours au Collège de France, en particulier Il faut défendre la société en mille neuf cent soixante-seize, Foucault montre comment le racisme d'État au vingtième siècle est, en grande partie, une perversion du biopouvoir : une politique qui fait vivre certaines populations en faisant mourir d'autres.

Et c'est ici que Foucault prépare directement Agamben, que nous verrons dans le prochain épisode. Quand on regarde les camps de concentration nazis, on voit une forme extrême du biopouvoir devenu nécropouvoir. L'État ne se contente plus de faire vivre certains et de laisser mourir les autres. Il fait mourir activement certaines populations qu'il a définies comme indésirables. Et il le fait avec les outils mêmes du biopouvoir moderne : statistiques, organisation, planification, médecine pervertie. Le camp n'est pas un retour à la barbarie pré-moderne. C'est une figure proprement moderne, qui exploite les ressources du biopouvoir pour des fins de destruction.

Cette analyse foucaldienne est inquiétante. Elle invite à voir, dans nos sociétés contemporaines, les ambiguïtés permanentes du biopouvoir. Quand l'État prend en charge la vulnérabilité de ses citoyens, il les protège, mais il les contrôle aussi. Quand la médecine moderne soigne, elle classifie, elle normalise, elle exclut potentiellement. Quand les politiques de santé publique se déploient, elles font reculer les maladies, mais elles produisent aussi des dispositifs de surveillance, de contrôle, de catégorisation.

Cette ambivalence s'est particulièrement révélée pendant la pandémie de covid au début des années deux mille vingt. Toutes les sociétés contemporaines ont mobilisé des outils biopolitiques massifs : confinements, statistiques épidémiologiques, vaccination de masse, certificats sanitaires. Ces outils ont protégé des vies, mais ils ont aussi soulevé des questions philosophiques profondes sur les limites du biopouvoir, sur les libertés individuelles, sur les inégalités face au risque. Foucault, mort en mille neuf cent quatre-vingt-quatre, n'avait pas vu la pandémie. Mais sa pensée éclaire profondément ce qui s'y est joué.

Pour notre question, l'analyse foucaldienne du biopouvoir nous oblige à penser la vulnérabilité humaine non plus seulement comme expérience individuelle, mais comme objet politique. Comment nos sociétés organisent-elles la prise en charge de la vulnérabilité ? À quelles conditions ? Pour qui ? Au prix de quels contrôles ? Avec quelles inégalités ? Ces questions sont les nôtres aujourd'hui. Et le vocabulaire foucaldien nous donne des outils précieux pour les poser.

Notons aussi que la pensée du biopouvoir a influencé toute une génération de penseurs critiques. Outre Agamben, il faut mentionner les travaux d'Achille Mbembe sur la nécropolitique, qui prolonge l'analyse foucaldienne dans le contexte postcolonial. Les travaux de Roberto Esposito sur la biopolitique italienne. Les travaux de Didier Fassin sur ce qu'il appelle la biolégitimité, c'est-à-dire la manière dont la vulnérabilité biologique fonde des prétentions sociales. Toute une nébuleuse contemporaine de pensée critique se déploie dans le sillage de Foucault.

Pour conclure, retenez ces grandes intuitions foucaldiennes. Premièrement, le passage historique du pouvoir souverain au biopouvoir comme événement majeur de la modernité. Deuxièmement, la double dimension du biopouvoir : anatomopolitique du corps individuel et biopolitique des populations. Troisièmement, l'ambivalence fondamentale du biopouvoir : il protège la vie mais il la gère, il prend soin mais il contrôle, il fait vivre mais il peut laisser mourir, voire faire mourir. Quatrièmement, l'invitation à une vigilance critique sur les dispositifs biopolitiques contemporains, qui structurent en profondeur notre rapport collectif à la vulnérabilité. Avec ces outils, nous sommes prêts à aborder Agamben et sa radicalisation de cette analyse, dans le prochain épisode.

biopouvoirpopulationnorme
1995 — 2003
Venise, Vérone

Agamben : vie nue et homo sacer

Giorgio Agamben, Homo sacer

Giorgio Agamben
Giorgio Agamben

Héritier critique de Foucault et de Carl Schmitt, Agamben thématise la vie nue, zoé sans bios, vie biologique sans qualités politiques. Et l'homo sacer, cette figure du droit romain archaïque qu'on peut tuer sans crime mais qu'on ne peut pas sacrifier. Pour Agamben, le camp de concentration n'est pas une exception monstrueuse mais le paradigme caché de la modernité politique. Vulnérabilité comme exposition à l'état d'exception.

Avec Giorgio Agamben, on entre dans l'une des pensées politiques les plus radicales et les plus controversées des dernières décennies. Philosophe italien né en mille neuf cent quarante-deux, Agamben a développé, à partir des années mille neuf cent quatre-vingt-dix, une pensée qui prolonge Foucault sur le biopouvoir mais qui le radicalise considérablement. Au centre de cette pensée, il y a une intuition vertigineuse : la modernité politique n'est pas du tout ce que nous croyons. Sous les démocraties les plus avancées, sous les États de droit les mieux établis, se cache une figure archaïque qui structure en réalité tout le politique moderne. Cette figure, c'est l'homo sacer.

Le projet d'Agamben est exposé dans sa série Homo Sacer, qui commence par le livre du même nom publié en mille neuf cent quatre-vingt-quinze. Ce livre, qui a connu une diffusion mondiale considérable, déploie une thèse provocante.

Voici le point de départ. Agamben découvre, dans le droit romain archaïque, une figure singulière : l'homo sacer. Cette figure désigne un homme qui a commis certaines transgressions et que la communauté décide de placer dans une situation particulière. L'homo sacer peut être tué par n'importe qui sans que cela constitue un crime. Mais il ne peut pas être sacrifié rituellement aux dieux. Position paradoxale : il est exclu à la fois du droit humain qui protégerait sa vie, et du droit divin qui en ferait une victime sacrificielle digne. Il est dans un seuil, ni dedans ni dehors. Sa vie est dénudée de toute qualification, exposée à la mort sans protection.

Agamben tire de cette figure archaïque une analyse contemporaine étonnante. Selon lui, l'homo sacer n'est pas seulement une curiosité du droit romain. Il est le paradigme caché de toute la modernité politique. Plus précisément : l'État moderne, qui prétend protéger les vies de ses citoyens, repose en réalité, en son fondement même, sur la possibilité de produire des homo sacer, c'est-à-dire des vies dénudées qu'il peut exposer à la mort sans crime.

Pour développer cette thèse, Agamben mobilise le concept de vie nue. La vie nue, en italien nuda vita, c'est la vie réduite à sa simple dimension biologique, dépouillée de toutes ses qualifications politiques, sociales, juridiques. Ce que les Grecs appelaient zoé, la vie biologique, par opposition à bios, la vie qualifiée politiquement. Pour Agamben, la modernité politique se caractérise précisément par sa capacité à produire de la vie nue. À séparer la zoé du bios. À exposer la dimension biologique des humains sans leur protection politique.

Et la figure paradigmatique de cette production de vie nue, c'est le camp de concentration. Pour Agamben, le camp nazi n'est pas une exception monstrueuse dans l'histoire de la civilisation occidentale. C'est le révélateur de quelque chose qui est inscrit dans la structure même de l'État moderne. Le camp est le lieu où des humains sont réduits à la pure vie biologique, dépouillés de leur citoyenneté, de leurs droits, de leur dignité juridique, et exposés à la mort sans crime.

Cette thèse est terrible. Et elle a été critiquée. Certains lui reprochent d'écraser les différences entre les régimes politiques, en réduisant la démocratie libérale et le nazisme à des variantes d'une même structure. Cette critique est légitime, et il faut la prendre au sérieux. Mais Agamben répond qu'il ne s'agit pas pour lui de dire que les démocraties libérales sont équivalentes au nazisme. Il s'agit de débusquer, dans ces démocraties, la possibilité toujours présente de produire de la vie nue. Possibilité qui se manifeste dans certaines situations limites : les camps de réfugiés, les centres de rétention administrative, les zones de transit aéroportuaires, les prisons spéciales pour terroristes présumés comme Guantanamo, et plus largement toutes les zones où des humains se trouvent sans le statut juridique normal et donc sans la protection normale qui va avec.

Pour notre question de la vulnérabilité, cette analyse est précieuse. Elle thématise un type de vulnérabilité particulièrement extrême : celle qu'on produit politiquement en plaçant certains humains hors du statut politique normal. La vie nue n'est pas une vulnérabilité naturelle. C'est une vulnérabilité politiquement construite, par décision juridique de soustraire certains à la protection commune.

Agamben prolonge cette analyse avec un autre concept central : l'état d'exception. Dans le droit moderne, il existe la possibilité juridique de suspendre temporairement le droit ordinaire, dans certaines circonstances dites exceptionnelles. État d'urgence, état de siège, état d'exception. Cette possibilité est censée être rare, limitée, encadrée. Mais Agamben observe qu'au vingtième siècle et au vingt et unième, l'état d'exception tend à devenir permanent. Il devient la règle plutôt que l'exception. Et dans cet état d'exception permanent, les protections juridiques normales s'érodent, et la possibilité de produire des homo sacer s'étend.

Agamben prend des exemples contemporains. Après le onze septembre deux mille un, l'extension du Patriot Act aux États-Unis a installé une forme d'état d'exception qui a duré des années. La détention sans procès de prétendus terroristes à Guantanamo a créé une zone juridique où les détenus ne bénéficiaient ni du droit ordinaire ni du droit de la guerre. Plus récemment, les mesures sanitaires prises pendant la pandémie de covid ont, selon Agamben, prolongé cette tendance à la normalisation de l'exception, même s'il a été lui-même très critiqué pour la radicalité de ses positions sur ce point.

Que penser de cette analyse ? Comme toute pensée radicale, elle a des forces et des limites. Sa force est de pointer un risque réel des démocraties contemporaines : l'érosion des protections juridiques sous prétexte d'urgence ou de sécurité. Et de rappeler que ces protections sont fragiles, qu'elles ne tiennent pas par elles-mêmes, qu'elles peuvent être suspendues plus facilement qu'on ne le croit. Sa limite est peut-être de ne pas voir suffisamment les différences entre les régimes politiques, et de ne pas reconnaître que les démocraties libérales, malgré leurs défauts, restent des cadres irremplaçables pour la protection des vulnérabilités humaines.

Pour notre question, retenez ces apports d'Agamben. Premièrement, le concept de vie nue comme vulnérabilité politiquement produite, distincte de la vulnérabilité naturelle. Deuxièmement, la figure de l'homo sacer comme paradigme caché de la modernité politique. Troisièmement, l'analyse de l'état d'exception comme zone où le droit ordinaire s'érode et où les protections vacillent. Quatrièmement, la vigilance critique sur toutes les situations contemporaines qui produisent des humains réduits à leur vie biologique, sans protection politique normale.

Cette pensée a inspiré beaucoup de réflexions et d'engagements contemporains. Sur la question des réfugiés et des migrants, qui sont souvent dans une situation de vie nue, exposés à des risques considérables, sans la protection ordinaire des citoyens. Sur la question des prisonniers politiques, des détenus indéfinis, des personnes en situation administrative irrégulière. Sur la question des populations colonisées ou postcoloniales, qui ont été et continuent d'être souvent réduites à leur dimension biologique exploitable.

Pour conclure, l'apport d'Agamben à notre question est de nous montrer que la vulnérabilité humaine n'est pas seulement existentielle ou ontologique. Elle est aussi, dans une dimension cruciale, politiquement construite. Certains humains sont rendus plus vulnérables que d'autres par des dispositifs juridiques et politiques précis. Et ces dispositifs ne sont pas accidentels. Ils sont, pour Agamben, au cœur même de la modernité politique. Cette analyse est sombre, mais elle nous invite à une vigilance qui est plus que jamais nécessaire. Quand on entend que telle catégorie de personnes a besoin d'un traitement spécial parce que les circonstances l'exigent, on doit s'inquiéter. Parce que c'est souvent à ce moment-là, et par ce vocabulaire-là, que se prépare la production de nouveaux homo sacer.

Et il n'est pas besoin d'aller chercher des camps pour en trouver. Il suffit de pousser la porte d'une unité protégée, ou d'un service de psychiatrie. Là vivent des personnes dont on parle beaucoup et qu'on écoute peu, dont on décide tout au nom de leur bien, et dont la parole est classée d'avance comme symptôme. La mémoire qui s'efface, la raison qui vacille : voilà les deux endroits où notre société décide, très concrètement, qui reste un sujet. C'est notre prochain épisode.

vie nuehomo sacerétat d'exception
XVIIe siècle (renfermement) et débats contemporains
Europe — de l'Hôpital général de Paris à l'EHPAD

Quand le sujet vacille : la mémoire qui s'efface, la parole qu'on n'écoute plus

Paul Ricœur ; Michel Foucault ; en écho Locke

Michel Foucault
Michel Foucault

Une femme oublie sa fille mais sourit au soleil : qui est-elle encore quand son récit se défait ? On voit que mesurer la personne à sa mémoire est une habitude occidentale et moderne, et qu'ailleurs on reste quelqu'un tant qu'un autre vous reconnaît. Puis on pousse la porte du grand renfermement de Foucault, où l'on a décidé que la parole du fou n'était pas une parole. Démence et folie posent la même question : qui peut dire sa blessure, et que devons-nous, nous, à ceux qui ne le peuvent plus ?

Une femme est assise près d'une fenêtre, dans une unité protégée. Sa fille vient chaque dimanche. Elle entre, sourit, dit « bonjour maman ». Et la mère lève les yeux avec une politesse parfaite, la politesse qu'on accorde à une inconnue aimable. Elle ne sait plus qui est cette femme qui l'embrasse. Pourtant quelque chose demeure : elle aime qu'on lui tienne la main, elle sourit au soleil sur la vitre, elle fredonne une chanson dont elle a oublié les paroles mais non l'air. Et la question que pose cette scène est l'une des plus vertigineuses de toute notre histoire. Qui est cette femme ? Est-elle encore la personne que sa fille a connue ? Ou quelqu'un d'autre, sans passé, qu'on a perdu en route ?

Pour mesurer l'enjeu, rappelons une idée qu'on a croisée plus tôt, chez le philosophe français Paul Ricœur. Il disait, en gros, que nous ne sommes pas seulement un corps qui dure, ni seulement une volonté qui s'engage. Nous sommes une histoire. Une intrigue. Je tiens ensemble parce que je me raconte : je relie l'instant présent à hier, hier à ma jeunesse, j'intègre les ruptures, les maladies, les hasards dans un même fil qui fait sens. Ricœur appelait ça l'identité narrative. C'est l'histoire qui fait le personnage. Belle idée. Mais voici le vertige : si je tiens ensemble parce que je me raconte, que reste-t-il de moi quand le récit se défait ? Quand la mémoire s'efface morceau par morceau, et que l'intrigue se rompt ?

Et là, surprise : Ricœur lui-même avait pressenti le gouffre. Il écrivait cette phrase qu'il faut retenir : « un non-sujet n'est pas rien ». Même là où le récit se défait, il reste quelqu'un, et non quelque chose. Mais à quoi tient ce « quelqu'un » ? Notre culture, depuis le philosophe anglais Locke, a une réponse précise, presque obsessionnelle : on est une personne tant qu'on se souvient, tant qu'on raisonne, tant qu'on maîtrise son récit. C'est une conception puissante. Mais regardez ce qu'elle implique : la femme près de la fenêtre, qui ne se raconte plus, ne serait plus vraiment une personne. Juste un corps qui dure. Glaçant.

Et c'est ici qu'il faut décentrer, car cette manière de mesurer la personne à sa mémoire est datée, située, occidentale et moderne. Bien d'autres manières d'habiter le monde n'ont jamais logé la personne dans la seule tête de celui qui se souvient. Dans beaucoup de sociétés, on est une personne par sa place dans une lignée, par les liens qui vous tiennent, par tous ceux qui vous nomment et vous reconnaissent. Et l'on demeure cette personne tant qu'il y a quelqu'un pour vous reconnaître, même si vous, vous ne reconnaissez plus personne. La femme près de la fenêtre ne cesse pas d'être la mère de sa fille parce qu'elle l'a oubliée. C'est la fille qui la maintient mère, par le seul fait de venir, dimanche après dimanche, dire « bonjour maman ». La dignité, ici, n'est pas une propriété qu'on perd avec la mémoire. C'est un lien, et un lien tient à deux. Quand un côté lâche, l'autre peut le porter. Voilà le danger qu'il faut nommer : ce qu'on appelle la mort sociale. Quand l'entourage cesse de tenir la personne pour une personne, qu'on parle d'elle à la troisième personne devant elle, qu'on décide tout à sa place parce que « de toute façon, elle ne comprend plus ». Le récit collectif qui la portait s'arrête. Elle devient un lit, un cas, un protocole.

Maintenant, gardez cette femme en tête, et poussons une autre porte. Une porte de bâtiment, vaste, à Paris, au milieu du dix-septième siècle. Derrière elle on range pêle-mêle des mendiants, des libertins, des blasphémateurs, et, parmi eux, environ un sur dix qui est ce qu'on appellera un fou. C'est ce que le philosophe Michel Foucault a nommé le grand renfermement. Et son point est terrible. On enferme le fou avec les autres sans faire la différence. Le fou, à cette époque, ce n'est pas un malade qu'on soignerait à part. C'est une variété de l'inutile, du désordonné. Ce que Foucault appelle la déraison. Et le geste qui le met dehors, il lui donne un nom dont il pèse chaque syllabe : l'aliénation. Aliéner, c'est rendre étranger, exiler. L'aliénation n'est pas d'abord dans le fou. Elle est dans le geste social qui le met à part.

Et voici la phrase la plus importante. Au Moyen Âge, à la Renaissance, il y avait encore entre la raison et la folie un dialogue, inquiet, conflictuel, mais un dialogue. Le renfermement le rompt. Foucault dit : ce fut « une mise au silence ». La folie ne se tait pas d'elle-même. On la fait taire. Et il va plus loin : quand le fou parle, ce qu'il dit « n'est pas langage du tout ». Pesez bien ça. On ne le fait pas taire au sens où on l'empêcherait d'émettre des sons. Il parle, il crie, il argumente parfois. Mais sa parole a été frappée d'avance d'un coefficient nul. La disqualifier, ce n'est pas la faire taire. C'est décider à l'avance qu'elle ne compte pas, qu'elle ne sera jamais reçue comme un dire, seulement comme un symptôme. C'est le sans-voix le plus parfait : celui qui a une voix, mais à qui on a retiré la parole.

Et vous voyez le fil se nouer. Nos deux scènes posent la même question, sous deux formes. La femme près de la fenêtre ne peut plus dire sa blessure. Le fou de Foucault, on a décrété d'avance que la sienne n'était pas une parole. Dans les deux cas, d'autres parlent pour eux. La fille, le soignant, le médecin, l'institution. Et c'est là le piège que cette saison traque sans relâche : parler pour les sans-voix, c'est encore risquer de parler à leur place. Faut-il pour autant se taire ? Non. Foucault nous laisse un indice : il ne dit pas qu'il n'y a rien sous la folie. Il dit que l'ordre médical « arrache la déraison à sa vérité ». Il y a bien une vérité, une détresse réelle, que l'institution à la fois révèle et recouvre. La leçon n'est donc pas « la folie n'existe pas », ni « la démente n'est plus personne ». Elle est plus exigeante : la place qu'on fait à celui qui souffre, la valeur qu'on accorde à sa parole, fût-elle un sourire ou un cri, tout cela est notre œuvre, et pourrait être autre. La dignité n'est pas ce qu'ils ont perdu. C'est ce qui pèse sur nous. Reste alors un seuil plus ancien, plus total : celui dont notre tradition dit depuis toujours qu'il n'a pas de parole du tout. L'animal.

identité narrativemise au silencequi est encore une personne ?
1990 — aujourd'hui
ONU, Conseil de l'Europe, Strasbourg

La vulnérabilité en droit international

ONU, Cour européenne des droits de l'homme

À partir des années 1990, la vulnérabilité devient une catégorie juridique internationale. Conventions ONU sur les droits de l'enfant, des personnes handicapées, des migrants. La Cour européenne des droits de l'homme développe une jurisprudence qui reconnaît des vulnérabilités spécifiques et accorde des protections renforcées. Le philosophique devient juridique, avec ses puissances et ses ambiguïtés.

Pour cet épisode, nous quittons les hauteurs de la philosophie pour descendre dans le concret du droit. Et nous allons voir comment, à partir des années mille neuf cent quatre-vingt-dix, et plus encore au tournant du vingt et unième siècle, le concept de vulnérabilité a quitté les livres des philosophes pour entrer massivement dans le droit international et dans la jurisprudence des grandes juridictions. C'est une histoire fascinante, qui montre comment une intuition philosophique peut, en se traduisant juridiquement, transformer en profondeur la protection effective des personnes les plus exposées.

Le point de départ historique, c'est la Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies en mille neuf cent quarante-huit. Ce texte fondateur pose une égalité abstraite : tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Cette égalité, qui hérite de Kant et des Lumières, est un acquis immense. Mais elle a aussi une limite. Elle traite tous les humains comme également capables d'exercer leurs droits. Or, en pratique, certaines personnes, du fait de leur condition particulière, ne peuvent pas exercer leurs droits dans les mêmes conditions que les autres. Les enfants, les personnes en situation de handicap, les migrants en détresse, les personnes âgées dépendantes, ne peuvent pas se défendre comme un adulte autonome en pleine possession de ses moyens.

La grande évolution du droit international, à partir des années quatre-vingt et plus encore quatre-vingt-dix, consiste à reconnaître ces différences et à développer des protections spécifiques pour les personnes en situation de vulnérabilité particulière. Plusieurs textes majeurs marquent cette évolution.

Premier texte fondateur : la Convention internationale des droits de l'enfant, adoptée par l'ONU en mille neuf cent quatre-vingt-neuf. Ce texte reconnaît que les enfants, du fait de leur immaturité physique et intellectuelle, ont besoin de protections particulières. Et il décline tout un système de droits adaptés à leur condition. Droit à la vie. Droit à l'éducation. Droit d'être entendu dans les procédures qui le concernent. Droit à la protection contre les violences et l'exploitation. Cette convention a été ratifiée par presque tous les États du monde, sauf notamment les États-Unis. Et elle a transformé en profondeur le statut juridique de l'enfance.

Deuxième texte majeur : la Convention relative aux droits des personnes handicapées, adoptée par l'ONU en deux mille six. Ce texte opère un changement de paradigme. Avant lui, le handicap était souvent pensé comme un problème médical de la personne, qu'il fallait soigner ou compenser. Avec lui, le handicap est pensé comme le résultat d'une interaction entre une déficience individuelle et un environnement social inadapté. Une personne en fauteuil roulant n'est pas handicapée dans une ville accessible. Elle l'est dans une ville avec des trottoirs sans rampes. La société doit donc adapter ses environnements pour permettre à toutes les personnes, quelles que soient leurs particularités, d'exercer leurs droits dans les meilleures conditions possibles. Et la convention décline tout un système de droits adaptés.

Troisième domaine majeur : le droit des migrants, des réfugiés, des demandeurs d'asile. Plusieurs textes internationaux, comme la Convention de Genève de mille neuf cent cinquante et un, ont posé des protections pour ces populations particulièrement vulnérables. Et la jurisprudence des grandes juridictions internationales, en particulier la Cour européenne des droits de l'homme, a développé une protection renforcée pour les migrants en détresse, notamment les enfants migrants non accompagnés, les femmes victimes de traite, les demandeurs d'asile.

Au-delà de ces textes spécifiques, la grande nouveauté du droit international contemporain, c'est ce qu'on appelle la prise en compte des vulnérabilités. Concrètement, dans la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme par exemple, les juges accordent une protection renforcée aux personnes qu'ils identifient comme particulièrement vulnérables. Les enfants, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les détenus malades, les femmes victimes de violences, les migrants en détresse, sont des catégories que la jurisprudence reconnaît comme méritant une protection particulière.

Cette évolution juridique est philosophiquement importante. Elle traduit, dans le langage du droit, l'intuition que nous avons suivie tout au long de cette série : que tous les humains sont vulnérables, mais que certains sont plus exposés que d'autres, et que cette inégale exposition appelle une protection spécifique. Ce n'est plus seulement une intuition philosophique. C'est devenu un principe juridique opérationnel.

Mais cette évolution a aussi ses ambiguïtés, qu'il faut nommer. La catégorisation juridique de certaines populations comme vulnérables peut avoir des effets pervers. Elle peut figer ces populations dans une identité de victime, qui les enferme plus qu'elle ne les libère. Elle peut produire des effets paternalistes, où l'État prétend protéger les vulnérables au prix de leur propre voix. Elle peut servir d'instrument de catégorisation qui finit par exclure plutôt qu'inclure. Ces critiques ont été formulées notamment par des philosophes féministes et par certains juristes critiques.

Et il y a une autre ambiguïté. La protection juridique des vulnérabilités peut entrer en tension avec d'autres principes juridiques fondamentaux. Le principe d'égalité, par exemple, qui veut que tous soient traités de manière identique. Le principe de non-discrimination, qui interdit de traiter certains différemment. La protection spécifique des vulnérables suppose précisément un traitement différencié, qui peut paraître contradictoire avec ces principes. Toute la question est de penser ce qu'on appelle une discrimination positive bien comprise, qui traite différemment ceux qui sont en situation différente, sans pour autant produire de nouvelles exclusions.

Notons aussi quelques évolutions plus récentes. Le droit international s'est saisi, ces dernières années, de la question des vulnérabilités environnementales. Les populations indigènes menacées par la déforestation. Les habitants des îles menacées par la montée des eaux. Les générations futures, qui ne peuvent pas se défendre elles-mêmes. Toutes ces vulnérabilités émergentes appellent de nouveaux développements juridiques. Et la doctrine évolue rapidement.

Il faut aussi mentionner les développements liés à la bioéthique, sur lesquels nous reviendrons dans le prochain épisode. Le droit international de la recherche biomédicale, à travers la Déclaration d'Helsinki et la Déclaration de Barcelone, a fait de la vulnérabilité un principe central. La Déclaration de Barcelone, en mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit, distingue même quatre principes éthiques de base pour le droit européen : autonomie, dignité, intégrité, vulnérabilité. La vulnérabilité y figure comme principe autonome, à côté des principes plus classiques. C'est une innovation conceptuelle considérable.

Pour notre question, l'apport du droit international contemporain est précieux. Il montre que la philosophie de la vulnérabilité n'est pas restée enfermée dans les livres. Elle est devenue catégorie juridique, instrument de protection, principe d'action publique. Cette traduction juridique a des effets concrets sur la vie de millions de personnes. Quand un enfant migrant est reconnu comme particulièrement vulnérable par une Cour européenne, et qu'on lui accorde de ce fait une protection renforcée, c'est l'aboutissement pratique d'une longue histoire philosophique. Sans Levinas, sans Butler, sans les éthiques du care, ce genre de protection n'aurait probablement pas vu le jour.

Pour conclure, retenez cette grande évolution. Au tournant du vingt et unième siècle, la vulnérabilité a quitté les livres des philosophes pour entrer massivement dans le droit international. Conventions spécifiques pour les enfants, les personnes en situation de handicap, les migrants. Jurisprudence des grandes juridictions qui développe une protection renforcée pour les personnes particulièrement vulnérables. Principes éthiques européens qui font de la vulnérabilité un principe autonome. Cette traduction juridique a transformé en profondeur la protection effective des personnes les plus exposées. Et elle continue d'évoluer aujourd'hui, vers de nouvelles vulnérabilités à reconnaître : environnementales, technologiques, démographiques. Le travail n'est pas terminé. Mais l'arrière-plan philosophique que cette série a tracé est, en grande partie, ce qui rend possible cette évolution juridique. Et c'est, à mon sens, l'une des grandes victoires de la pensée occidentale contemporaine.

droitprotectioncatégorie
1979 — aujourd'hui
Georgetown, États-Unis

Bioéthique : la vulnérabilité comme principe

Tom Beauchamp, James Childress, Principles of Biomedical Ethics

Dans le sillage des affaires Tuskegee et autres scandales, la bioéthique américaine et européenne fait progressivement de la vulnérabilité un principe central. Les Principles de Beauchamp et Childress, complétés par les déclarations d'Helsinki et de Barcelone, encadrent la recherche et les soins en plaçant les sujets vulnérables au cœur. Traduction pratique des intuitions philosophiques.

Pour cet épisode, nous abordons un domaine où la philosophie contemporaine de la vulnérabilité a trouvé l'une de ses traductions pratiques les plus directes : la bioéthique. C'est-à-dire la réflexion éthique sur la médecine, la recherche biomédicale, et plus largement les interventions humaines sur le vivant. Et au cœur de cette discipline, qui s'est constituée à partir des années mille neuf cent soixante-dix, la notion de vulnérabilité a progressivement acquis un statut de principe fondamental.

Pour comprendre cette évolution, il faut commencer par rappeler quelques événements historiques qui ont marqué la conscience occidentale et qui ont contribué à faire émerger la bioéthique comme discipline. Le premier, et le plus terrible, c'est la révélation des expériences médicales nazies pendant la Seconde Guerre mondiale. À Nuremberg, en mille neuf cent quarante-sept, douze médecins nazis sont jugés pour crimes contre l'humanité. Le verdict est accompagné de ce qu'on appelle aujourd'hui le Code de Nuremberg, qui pose pour la première fois un certain nombre de principes éthiques pour la recherche médicale impliquant des sujets humains. Le premier principe : le consentement volontaire du sujet humain est absolument essentiel.

Mais l'horreur nazie ne s'est pas arrêtée là. Aux États-Unis aussi, des expériences éthiquement problématiques ont eu lieu pendant des décennies. La plus connue, la plus scandaleuse, c'est l'expérience de Tuskegee. De mille neuf cent trente-deux à mille neuf cent soixante-douze, soit pendant quarante ans, le Public Health Service américain a suivi des hommes afro-américains atteints de syphilis sans leur dire qu'ils étaient malades, et sans les traiter, alors même que la pénicilline est devenue disponible en mille neuf cent quarante-sept. L'expérience visait à observer l'évolution naturelle de la maladie. Six cents hommes, dont près de quatre cents malades, ont servi de cobayes sans le savoir. Beaucoup en sont morts. Quand l'affaire éclate en mille neuf cent soixante-douze, le scandale est mondial.

Ces affaires, et beaucoup d'autres dans d'autres pays, ont forcé les démocraties occidentales à se doter d'instruments éthiques pour encadrer la recherche médicale et les pratiques de soin. Et c'est dans ce contexte que naît la bioéthique moderne.

Le moment fondateur, en termes théoriques, c'est la publication en mille neuf cent soixante-dix-neuf de Principles of Biomedical Ethics, par deux philosophes américains, Tom Beauchamp et James Childress. Ce livre, qui sera réédité de nombreuses fois et qui reste aujourd'hui la référence mondiale en bioéthique, propose quatre principes fondamentaux pour l'éthique médicale.

Premier principe : l'autonomie. Le sujet humain a le droit de prendre les décisions concernant son propre corps et sa propre santé. D'où la centralité du consentement éclairé. Avant toute intervention médicale ou recherche, le sujet doit avoir compris ce qui lui est proposé et avoir donné son accord en pleine connaissance de cause.

Deuxième principe : la bienfaisance. Le professionnel de santé doit chercher le bien du patient. C'est un principe ancien, qui remonte au serment d'Hippocrate. Mais il est aujourd'hui pensé dans une perspective élargie : pas seulement éviter le mal, mais activement promouvoir le bien-être.

Troisième principe : la non-malfaisance. Ne pas nuire. Primum non nocere. C'est l'autre versant de l'éthique hippocratique. Mais il est crucial dans le contexte moderne, où certaines interventions médicales peuvent avoir des effets graves, et où le calcul bénéfice-risque doit être fait avec rigueur.

Quatrième principe : la justice. Les ressources de santé doivent être distribuées équitablement. Les décisions médicales ne doivent pas dépendre de la richesse, de l'origine, de la classe sociale du patient. Cette dimension de justice distributive est de plus en plus centrale, à mesure que les coûts de la santé augmentent et que les inégalités d'accès s'accroissent.

Voilà les quatre principes de Beauchamp et Childress. Ils ont structuré la bioéthique mondiale depuis quarante ans. Et ils restent aujourd'hui le cadre de référence le plus utilisé. Mais ils ont aussi été critiqués, complétés, élargis. Et c'est ici qu'intervient la question spécifique de la vulnérabilité.

Plusieurs auteurs, et plusieurs textes internationaux, ont fait remarquer que les quatre principes classiques ne suffisaient pas à penser certaines situations. En particulier, ils supposent un sujet autonome capable de consentir librement. Or beaucoup de patients ne sont pas dans cette situation. Les enfants, les personnes en situation de handicap mental, les personnes inconscientes, les personnes en grande détresse sociale ou économique, ne peuvent pas exercer pleinement leur autonomie. Et la simple application des quatre principes risque de laisser ces personnes sans protection adéquate.

C'est pour combler cette lacune que la notion de vulnérabilité a progressivement émergé comme un principe complémentaire, voire comme un principe autonome. Plusieurs textes internationaux ont contribué à cette élaboration. La Déclaration d'Helsinki, publiée par l'Association médicale mondiale et plusieurs fois révisée depuis mille neuf cent soixante-quatre, identifie explicitement les populations vulnérables comme nécessitant des protections particulières dans la recherche. La Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l'homme, adoptée par l'UNESCO en deux mille cinq, fait de la vulnérabilité humaine un principe à part entière.

Mais la formulation la plus ambitieuse, peut-être, est celle de la Déclaration de Barcelone, publiée en mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit par un groupe de travail européen. Cette déclaration pose quatre principes éthiques pour le droit européen : autonomie, dignité, intégrité, vulnérabilité. La vulnérabilité y figure non comme un cas particulier qui appellerait des aménagements de l'autonomie, mais comme un principe autonome, à côté des autres. C'est une innovation conceptuelle considérable.

Pour notre question, c'est important. La vulnérabilité, en bioéthique contemporaine, n'est plus seulement reconnue comme un état particulier de certains. Elle est posée comme une dimension fondamentale de la condition humaine, qui appelle des protections, des attentions, des limites à ce qu'on peut faire à des sujets humains. Et cette reconnaissance philosophique a des effets pratiques considérables.

Concrètement, qu'est-ce que cela change ? Cela change la conduite des recherches biomédicales. Pour qu'une recherche impliquant des populations vulnérables soit éthiquement acceptable, il ne suffit pas d'avoir un consentement formel. Il faut aussi pouvoir justifier la nécessité d'inclure ces populations, démontrer qu'on a pris des précautions particulières, garantir des bénéfices proportionnés aux risques pour les sujets concernés. Cela change les pratiques cliniques. Les médecins doivent évaluer la vulnérabilité particulière de leurs patients et adapter leur attitude en conséquence. Pas seulement traiter une maladie, mais prendre soin d'une personne dans toute sa complexité.

Cela change aussi la formation des professionnels de santé. La bioéthique est devenue une discipline obligatoire dans les facultés de médecine. Et la sensibilité aux vulnérabilités y est cultivée explicitement. Les médecins de demain sont formés à ne pas être seulement des techniciens du corps, mais des accompagnateurs de personnes dans des situations de fragilité particulière.

Bien sûr, cette évolution n'est pas sans difficultés. La notion de vulnérabilité, en bioéthique, fait l'objet de débats nourris. Comment l'identifier ? Selon quels critères ? Avec quelles conséquences ? Certains auteurs craignent que la catégorisation en populations vulnérables ne produise des effets paternalistes ou stigmatisants. D'autres s'inquiètent du risque d'instrumentalisation, certaines protections étant utilisées pour exclure plutôt qu'inclure. Tous ces débats sont vivants.

Notons aussi que la bioéthique contemporaine se développe dans plusieurs traditions. La tradition anglo-saxonne, principliste, héritée de Beauchamp et Childress. La tradition européenne continentale, plus philosophique, qui mobilise davantage Levinas, Ricœur, Jonas. Et des traditions plus régionales, asiatique, africaine, qui apportent leurs propres sensibilités. Ce pluralisme est précieux et il continue d'enrichir le champ.

Pour conclure, retenez ces grandes lignes. Premièrement, la bioéthique contemporaine a émergé en réaction à des scandales médicaux du vingtième siècle. Deuxièmement, elle s'est structurée autour des quatre principes de Beauchamp et Childress : autonomie, bienfaisance, non-malfaisance, justice. Troisièmement, la notion de vulnérabilité a progressivement acquis un statut de principe complémentaire, voire autonome, particulièrement en Europe. Quatrièmement, cette évolution a des effets pratiques considérables sur la conduite de la recherche médicale, les pratiques cliniques, la formation des soignants. La bioéthique est l'un des lieux où la philosophie de la vulnérabilité a trouvé sa traduction pratique la plus directe. Et elle continue de se développer aujourd'hui, à mesure que de nouvelles techniques médicales soulèvent de nouvelles questions éthiques.

bioéthiqueconsentementprotection
2005 — aujourd'hui
Paris, Nanterre

Le care en France : Paperman, Laugier

Patricia Paperman, Sandra Laugier, Pascale Molinier

L'éthique du care, importée des États-Unis, trouve en France des relais qui l'adaptent. Patricia Paperman insiste sur les invisibles du soin. Sandra Laugier pense le care comme attention au détail ordinaire et critique de la philosophie morale abstraite. Pascale Molinier explore le travail réel des aides à domicile. Mouvement vivant qui transforme la philosophie morale française.

Pour avant-dernier épisode de cette série, je veux vous présenter un courant philosophique français contemporain qui a pris au sérieux l'éthique du care américaine et qui l'a adaptée, déplacée, enrichie dans le contexte intellectuel français. Ce courant s'est développé surtout à partir des années deux mille cinq, autour de plusieurs philosophes et sociologues, dont les figures principales sont Patricia Paperman, Sandra Laugier, Pascale Molinier. Et leur travail a contribué à introduire et à transformer le débat sur la vulnérabilité dans la philosophie française contemporaine.

Commençons par situer le contexte. La France a longtemps eu une tradition philosophique morale dominée par des éthiques de l'autonomie, héritières de Kant, mais aussi par des philosophies politiques fortes, héritières de Rousseau et de la Révolution. Quand l'éthique du care américaine, dont nous avons parlé avec Gilligan et Tronto, arrive en France dans les années deux mille, elle rencontre une certaine résistance. On lui reproche d'être trop psychologique, trop féminisée, trop centrée sur la sphère privée, trop peu politique. La grande tradition française attendait des arguments universels rationnels, pas une sociologie de l'attention aux particuliers.

Mais quelques philosophes vont prendre la chose au sérieux et la transformer. Patricia Paperman, sociologue et philosophe, publie en deux mille cinq, avec Sandra Laugier, un ouvrage collectif intitulé Le souci des autres. Éthique et politique du care. Ce livre marque l'entrée du care dans le débat philosophique français. Et il propose une lecture qui n'est pas seulement importation mais reformulation.

Voici les grandes intuitions du courant français.

D'abord, l'insistance sur les invisibles du soin. Paperman, en sociologue attentive, observe que dans nos sociétés modernes une part énorme du travail de soin est effectuée par des personnes qu'on ne voit pas. Les aides à domicile qui s'occupent des personnes âgées. Les femmes de ménage qui entretiennent les bureaux la nuit. Les nounous qui élèvent les enfants des autres. Les aides-soignantes des établissements pour personnes âgées. Tous ces travailleurs, majoritairement des travailleuses, et souvent des personnes issues de l'immigration, font un travail indispensable mais socialement invisibilisé. La philosophie du care, selon Paperman, doit commencer par rendre visibles ces invisibles. Par nommer ce travail. Par montrer son importance fondamentale pour le fonctionnement de nos sociétés.

Cette dimension sociologique du care français est précieuse. Elle évite que la philosophie du care se réduise à une éthique abstraite ou à un sentimentalisme général. Elle l'ancre dans des situations concrètes, dans des conditions de travail, dans des inégalités sociales et économiques précises. Et elle articule ainsi la question éthique avec la question politique.

Ensuite, l'apport particulier de Sandra Laugier. Philosophe, professeure à la Sorbonne, Laugier a fait dialoguer la tradition du care avec ce qu'on appelle la philosophie morale ordinaire, particulièrement dans la tradition de Wittgenstein et de Stanley Cavell. Pour elle, le care n'est pas seulement une éthique appliquée à des cas particuliers. C'est une attention à l'ordinaire, au détail, à la texture quotidienne des vies humaines. Et cette attention transforme la philosophie morale dans son ensemble.

Laugier conteste les éthiques abstraites qui veulent partir de principes universaux pour les appliquer à des cas. Elle propose plutôt de partir des cas, des situations, des détails, et de remonter de là vers ce qu'on pourrait en dire. Cette inversion méthodologique a des conséquences considérables. Elle valorise la littérature, le cinéma, la conversation ordinaire, comme lieux où se déploie une intelligence morale concrète. Elle critique les philosophies qui méprisent l'ordinaire au profit de l'exceptionnel ou de l'universel. Et elle invite à une attention patiente à ce qui, dans la vie courante, mérite d'être vu, nommé, valorisé.

Pour notre question de la vulnérabilité, cette philosophie de l'ordinaire est précieuse. Elle montre que la vulnérabilité humaine ne se manifeste pas seulement dans les grandes situations existentielles ou politiques. Elle se manifeste dans le quotidien, dans les petites attentions ou inattentions, dans la manière dont on parle à un enfant, dont on accompagne un vieil ami, dont on écoute une personne en difficulté. Et l'éthique se joue, pour une grande part, dans ces gestes ordinaires qui passent souvent inaperçus.

Cette approche a aussi une dimension critique. Laugier et ses collègues critiquent la tendance de la philosophie traditionnelle à valoriser les grandes décisions, les choix exemplaires, les figures héroïques, au détriment des micro-attentions qui tissent en réalité la qualité d'une vie humaine. Cette critique rejoint, par d'autres voies, ce que MacIntyre et l'éthique du care américaine avaient déjà formulé. Mais elle prend, en France, une coloration spécifique, plus littéraire, plus attentive à la philosophie du langage ordinaire.

L'autre figure majeure que je veux mentionner, c'est Pascale Molinier, psychologue et chercheuse en psychodynamique du travail. Molinier a étudié de manière approfondie le travail réel des aides-soignantes, des auxiliaires de vie, des personnels de soin. Et elle a montré, dans des livres comme Le travail du care, que ce travail est d'une complexité considérable, qu'il mobilise des compétences relationnelles, émotionnelles, techniques, raffinées, et qu'il est pourtant systématiquement sous-évalué et sous-rémunéré.

Pour Molinier, prendre au sérieux le care, c'est prendre au sérieux ces travailleuses. C'est reconnaître leur expertise. C'est revaloriser leurs métiers. C'est aussi transformer l'organisation du travail dans les secteurs du soin, pour permettre à ce travail relationnel délicat de s'exercer dans de bonnes conditions. Et c'est, plus largement, repenser la place de ces activités dans le système économique et social.

Cette dimension critique du care français a des implications politiques importantes. Elle invite à repenser nos politiques publiques en accordant une place centrale aux activités de soin. À mieux rémunérer ces métiers. À mieux les organiser. À reconnaître les vulnérabilités qu'ils prennent en charge. Et à articuler tout cela avec une réflexion sur les inégalités de genre, de classe, d'origine, qui structurent encore aujourd'hui la distribution du travail de soin.

Le mouvement français du care a aussi essaimé dans d'autres disciplines. En sociologie, avec des travaux sur le travail invisible, sur les inégalités de genre, sur les services à la personne. En droit, avec des réflexions sur la prise en compte des vulnérabilités dans les politiques publiques. En philosophie politique, avec des propositions pour repenser la citoyenneté à partir des relations de soin. C'est devenu un véritable champ de recherche interdisciplinaire, qui irrigue le débat public.

Pour conclure, retenez de cette tradition française du care plusieurs apports. Premièrement, l'insistance sur les invisibles du soin, et la nécessité de rendre visible ce travail majoritairement féminin et précarisé. Deuxièmement, la philosophie de l'ordinaire de Sandra Laugier, qui place l'attention au détail quotidien au cœur de l'éthique. Troisièmement, les travaux empiriques de Pascale Molinier sur les conditions concrètes du travail de soin. Quatrièmement, l'articulation entre éthique et politique, entre attention au particulier et critique des structures sociales. Avec cette tradition française, l'éthique du care s'enracine dans le contexte intellectuel européen et y trouve des relais vivants. Et elle continue, aujourd'hui, à transformer en profondeur le débat philosophique sur ce que nous nous devons les uns aux autres. C'est l'un des grands chantiers contemporains de la pensée française. Et il rejoint admirablement la longue histoire que nous avons retracée depuis le début de cette série.

Il reste pourtant une chose que toute cette histoire, ou presque, a laissée de côté. Nous avons parlé sans relâche de la mort, de la finitude, du corps qu'on peut ouvrir. Et nous avons oublié que, avant de mourir, chacun de nous est né — c'est-à-dire est arrivé sans rien, sans langue, sans force, entièrement remis à d'autres. Une philosophe a fait de cet oubli le cœur de son objection. Elle s'appelle Hannah Arendt, et c'est notre prochain épisode.

careordinaireinvisibles
milieu du XXe siècle
Allemagne puis exil américain

Hannah Arendt : nous sommes d'abord nés

Hannah Arendt

Hannah Arendt (1975)
Hannah Arendt (1975)

On a beaucoup parlé de la mort dans cette série. Arrive Hannah Arendt, juive allemande passée par l'exil, qui renverse tout : ce qui compte le plus, ce n'est pas qu'on meure, c'est qu'on soit nés. Elle appelle ça la natalité, le miracle qu'à chaque naissance le monde puisse recommencer. Et naître, c'est d'abord avoir été accueilli, fragile et nu : la vulnérabilité n'est plus une menace sur la fin, elle est le sol de notre commencement.

On a beaucoup parlé, dans cette série, de la mort. De la finitude, du mortel qui saigne, du corps qui peut être ouvert. Et nous avons croisé, au début de cette saison, un philosophe qui a poussé cette idée jusqu'au bout, Heidegger : pour lui, c'est en marchant vers ma propre mort, en regardant mon néant en face, que je deviens enfin vraiment moi-même. La mort comme vérité dernière, comme l'horizon qui donne à ma vie tout son sérieux. C'est puissant. C'est sombre. Et c'est là qu'une femme va se lever et dire : attendez. Vous avez oublié quelque chose d'énorme.

Cette femme, c'est Hannah Arendt. Imaginez son parcours. Étudiante brillante en Allemagne dans les années vingt, juive, elle doit fuir son pays quand le nazisme arrive. Internement en France, exil aux États-Unis, la catastrophe vécue de l'intérieur. Et après tout ça, au lieu de s'enfermer dans une philosophie de la mort, elle écrit le contraire. Elle dit : la catégorie qui compte le plus, ce n'est pas que nous allons mourir. C'est que nous sommes nés.

Retenez bien ce renversement, parce que c'est tout l'épisode. Là où on plaçait la mort au centre, Arendt place la naissance. Elle invente même un mot pour ça : la natalité. Le simple fait que chaque être humain, un jour, est venu au monde. Et ce fait, qui paraît évident, presque banal, elle va en faire la chose la plus profonde qu'on puisse dire de nous.

Pourquoi ? Parce qu'une naissance, dit-elle, ce n'est pas juste un exemplaire de plus dans l'espèce humaine, comme on imprime une copie de plus. Une naissance, c'est l'arrivée de quelqu'un. Quelqu'un d'absolument neuf, qui n'avait jamais existé avant, et qui n'existera jamais deux fois. Avec chaque enfant qui naît, quelque chose de totalement inédit entre dans le monde. Un commencement. Et ce commencement, personne ne peut le prévoir, personne ne peut le calculer d'avance.

Arendt va même chercher un mot magnifique pour dire ça : le miracle. Vous savez, dans la nature, presque tout est prévisible. Les saisons reviennent, les choses suivent leurs lois, la probabilité gouverne. Et au milieu de ça, voilà qu'arrive sans cesse de l'imprévu, du jamais-vu, par le seul fait que des nouveaux venus naissent. C'est ça, le miracle dont elle parle. Pas un miracle religieux, magique. Le miracle ordinaire et bouleversant qu'à chaque naissance, le monde puisse repartir de zéro. Que de l'absolument neuf soit toujours possible.

Et c'est là que ça devient beau. Parce que ce commencement qu'on est en naissant, on le rejoue toute notre vie. À chaque fois qu'on agit, qu'on prend une initiative, qu'on se lance dans quelque chose au milieu des autres, on recommence le geste qu'on a fait en venant au monde. On commence. Arendt dit même que s'insérer dans le monde par la parole et par l'action, c'est comme une seconde naissance. La première, on ne l'a pas choisie : on est nés, c'est tout. La seconde, on la fait soi-même, en prenant la parole, en agissant, en disant aux autres : me voici, moi, quelqu'un de neuf.

Vous voyez ce qui se joue ici pour notre histoire de la vulnérabilité. Tournez les choses dans l'autre sens. Si naître, c'est ça, alors être né, c'est d'abord avoir été accueilli. Pensez-y : aucun humain ne se met au monde tout seul. On arrive nu, sans défense, totalement dépendant, et il faut que quelqu'un soit là pour nous recevoir, nous nourrir, nous tenir. Avant même de pouvoir agir, on a été reçu. Avant d'être un sujet qui décide, on a été un nouveau venu que d'autres ont laissé entrer dans le monde. La naissance, c'est l'exposition première. La preuve que l'humanité ne commence pas par la maîtrise, mais par la fragilité d'un être qui a besoin qu'on l'accueille.

Et c'est exactement ce que la philosophie de la mort risquait de nous faire oublier. Quand on dit que je deviens moi-même seul, face à ma fin, dans le grand face-à-face solitaire avec mon néant, on oublie que je n'existe que parce que j'ai d'abord été reçu par d'autres. On pense l'humain comme un héros solitaire, alors qu'il est d'abord un enfant accueilli. Arendt remet ça au centre. Elle nous rappelle qu'on n'est jamais seuls : on vit toujours au pluriel, parmi d'autres, qui sont arrivés comme nous, fragiles comme nous, et neufs comme nous.

Alors souvenez-vous des deux questions qui traversent toute notre série. Qui est blessable ? Et qui peut dire sa blessure, ou est-il dit par d'autres ? Avec la natalité, la réponse change de couleur. Le blessable, ce n'est plus seulement le guerrier qui saigne ou le mortel qui craint sa fin. C'est le nouveau venu, l'enfant qui arrive démuni et qu'il faut accueillir. Et celui qui peut dire, c'est celui à qui on a fait une place, celui qu'on a laissé apparaître parmi les autres, parler, commencer. La vulnérabilité, ici, n'est plus une menace qui plane sur la fin. C'est le sol même de notre commencement : on est exposés parce qu'on est nés, et on est précieux pour la même raison.

C'est une note d'espérance, et ce n'est pas un hasard. Arendt disait que cette confiance dans le monde, cette foi qu'il peut toujours recommencer, tient en quelques mots tout simples : un enfant nous est né. Le neuf est toujours possible parce que, sans cesse, quelqu'un arrive. Voilà ce qu'on retiendra d'elle : nous ne sommes pas d'abord des êtres-pour-la-mort, mais des êtres venus au monde, accueillis, exposés, et capables, à notre tour, de faire une place. Reste alors une question brûlante, qu'on entendra bientôt : si l'autre arrive ainsi, fragile et nu, d'où vient que je lui doive quelque chose ?

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Bilan
Synthèse de la saison 6, et de la série

La vulnérabilité comme grammaire publique

Récapitulation

Au terme du parcours, la vulnérabilité est devenue, au XXIe siècle, une grammaire publique partagée. Catégorie juridique, médicale, politique. Boussole de l'action sociale. Critique des autonomies illusoires. Vingt-cinq siècles de pensée occidentale ont convergé pour reconnaître ce que les Grecs avaient pressenti sans le nommer ainsi : que nous sommes, par nature, des êtres exposés, et que cette exposition même est notre dignité commune.

Nous arrivons au terme de cette longue série. Plus de cent épisodes, huit saisons, trois mille ans de pensée parcourus, et pas seulement en Europe. Il est temps, pour ce dernier épisode, de prendre un peu de hauteur. Pas seulement pour récapituler cette dernière saison. Mais pour essayer de voir ce que toute cette série dit, ensemble, de notre question. Comment a-t-on pensé la blessure, depuis la Grèce archaïque, mais aussi depuis les forêts de l'Inde, les cours de la Chine, les cercles soufis de Bassora, les couvents de femmes et les villages wendats ? Et qu'est-ce que tout ce travail nous lègue, à nous, aujourd'hui ?

Commençons par récapituler cette dernière saison, qui a déployé les figures contemporaines de notre question.

Judith Butler a politisé radicalement la vulnérabilité en montrant qu'elle n'est pas répartie également. La précarité est inégalement distribuée. Et certaines vies sont reconnues comme dignes d'être pleurées tandis que d'autres ne le sont pas. Critique des cadres qui organisent cette dissymétrie. Politique de la reconnaissance des vulnérabilités occultées.

Axel Honneth a poursuivi la tradition de l'École de Francfort en thématisant la lutte pour la reconnaissance comme dynamique sociale fondamentale. Trois sphères de reconnaissance, trois formes de mépris, trois blessures spécifiques. La vulnérabilité symbolique, l'invisibilisation sociale, comme dimension centrale de l'expérience moderne.

Martha Nussbaum a déployé une grande philosophie de la fragilité de la bonté, en dialogue avec la pensée grecque. Et elle a proposé l'approche des capabilités comme cadre concret pour penser la justice sociale et le développement humain. Une politique qui prend au sérieux les conditions concrètes d'une vie humaine pleine.

Alasdair MacIntyre a renversé l'image dominante du sujet moral en montrant que nous sommes essentiellement des animaux rationnels dépendants. Pas l'autonomie comme norme, mais la dépendance bien assumée. Et les vertus de la dépendance comme fondement d'une éthique réaliste.

Jean-Luc Marion a proposé une phénoménologie de la donation où le sujet apparaît comme adonné, comme constitué par ce qu'il reçoit. La vulnérabilité originaire à ce qui se donne, comme structure même de la subjectivité humaine.

Michel Foucault, dans son analyse de la biopolitique, a thématisé le passage du pouvoir souverain au biopouvoir, et la prise en charge moderne de la vulnérabilité humaine par les dispositifs étatiques. Ambivalence fondamentale du biopouvoir, qui protège mais qui contrôle, qui fait vivre mais qui peut laisser mourir.

Giorgio Agamben a poussé cette analyse jusqu'à la figure de la vie nue et de l'homo sacer. La modernité politique repose, selon lui, sur la possibilité toujours présente de produire des humains dénudés de leur protection politique. L'état d'exception comme zone où les vulnérabilités sont produites.

Le droit international, à partir des années quatre-vingt-dix, a traduit ces intuitions philosophiques dans des conventions, des jurisprudences, des protections concrètes. La vulnérabilité comme catégorie juridique opérationnelle.

La bioéthique a fait de la vulnérabilité un principe complémentaire ou autonome, à côté des principes classiques d'autonomie, de bienfaisance, de non-malfaisance, de justice. Et elle a transformé en profondeur la conduite de la recherche médicale et des soins.

L'éthique du care en France, avec Paperman, Laugier, Molinier, a importé et reformulé l'éthique américaine du care, en mettant l'accent sur les invisibles du soin, sur la philosophie de l'ordinaire, sur les conditions concrètes du travail relationnel.

Voilà le contemporain. Pleins feux sur les développements les plus récents. Mais qu'est-ce que tout cela dit, mis en regard avec tout ce qui a précédé ?

Première grande leçon. La vulnérabilité humaine est aujourd'hui devenue, au sens fort, une grammaire publique partagée. Quand on parle de migrants en situation vulnérable, de personnes en situation de handicap, d'enfants en danger, de personnes en perte d'autonomie, de patients en fin de vie, on utilise un vocabulaire qui aurait été incompréhensible aux Grecs et même aux modernes classiques. Ce vocabulaire est récent, et il est puissant. Il permet d'identifier des situations particulières, de justifier des protections spécifiques, de fonder des politiques publiques. Il est devenu, en deux ou trois générations, l'une des grammaires fondamentales de l'action publique dans les démocraties occidentales.

Deuxième leçon. Cette grammaire publique a une longue histoire philosophique derrière elle. Elle ne sort pas de rien. Elle est l'aboutissement de près de trois mille ans de pensée sur la condition humaine, et pas seulement en Europe. Les Grecs ont nommé les premières dimensions, dans leur constellation de mots. L'Inde et la Chine avaient déjà fait, de leur côté, un tout autre chemin : l'une en montrant que rien ne dure, l'autre en montrant que le souple use le dur. Les chrétiens ont opéré le grand retournement, en faisant de la faiblesse non plus un défaut à corriger mais un lieu privilégié — et l'islam, à la même époque, tirait de la pauvreté devant Dieu une voie entière. Les modernes ont autonomisé le sujet tout en thématisant ses fragilités multiples, pendant qu'on débattait à Valladolid pour savoir quels peuples avaient le droit d'être plaints. Le vingtième siècle a ontologisé, éthicisé et politisé la vulnérabilité. Et le contemporain l'a traduite en droit, en politique publique, en pratique sociale.

Troisième leçon. Cette grammaire n'est pas seulement positive. Elle a aussi ses ambiguïtés et ses pièges. La catégorisation des populations vulnérables peut figer les personnes dans des identités de victimes. Elle peut produire du paternalisme institutionnel. Elle peut servir à exclure plutôt qu'à inclure. Tous les penseurs critiques que nous avons rencontrés, de Nietzsche à Foucault en passant par Butler et Agamben, nous mettent en garde contre ces dérives possibles. Et la vigilance critique reste plus nécessaire que jamais.

Quatrième leçon. Cette grammaire est aussi profondément politique. Elle ne décrit pas seulement un état de fait. Elle indique des engagements à prendre, des protections à construire, des solidarités à organiser. Reconnaître les vulnérabilités, c'est s'engager à y répondre. Et nos sociétés contemporaines, malgré leurs immenses progrès, restent traversées par des inégalités considérables dans la prise en charge des vulnérabilités. Le travail n'est jamais terminé.

Cinquième leçon, peut-être la plus importante. La vulnérabilité, telle qu'elle a été pensée au cours de ces trois mille ans, n'est pas seulement une chose qui nous arrive. C'est ce que nous sommes. Tous les humains, sans exception, sont vulnérables. Pas dans un sens accidentel, mais dans un sens structurel. Cette reconnaissance est, peut-être, l'aboutissement le plus précieux de tout ce parcours. Elle nous unit en humanité, par-delà les différences. Elle fonde une dignité partagée. Elle ouvre l'espace d'une solidarité possible.

Et j'ajoute une sixième leçon, qui est le fil rouge de toute cette série. Cette histoire a longtemps été écrite par ceux qu'elle n'atteignait pas. Par les vainqueurs, les sages souverains, les invulnérables. Elle a laissé dehors des continents entiers de pensée, elle a laissé dehors les femmes, les colonisés, les fous, les enfants et les bêtes. Nous avons essayé, tout au long de ces épisodes, de rouvrir la porte. Non pour ajouter des chapitres exotiques à la fin d'un livre occidental, mais parce que sans eux le livre est faux. Retenez au moins ceci : chaque fois qu'une pensée décrit la vulnérabilité, demandez-vous qui tient la plume, et qui, dans le récit, n'a que le rôle de l'exemple.

Maintenant, levons une dernière fois la tête, et essayons de voir le paysage d'ensemble de toute la série.

Trois grandes options philosophiques se sont dessinées tout au long de notre parcours.

La première option, c'est celle de l'invulnérabilité. Devenir, par discipline philosophique, un être que rien ne peut atteindre. C'est le rêve stoïcien, dans sa version la plus pure. Achille essayant d'être atrotos par les eaux du Styx. Le sage stoïcien construisant sa forteresse intérieure. Et toutes les versions modernes de cette aspiration, sous forme de méditations, de techniques psychologiques, de spiritualités diverses. Cette option est ambitieuse mais elle paye un prix : elle se coupe d'une partie de ce qui fait la richesse d'une vie humaine, comme l'a montré Nussbaum à propos du sage stoïcien. Elle peut aussi être une fuite, comme le suggérait Nietzsche. Et elle a son exact renversement, que nous avons rencontré en Chine : chez Laozi, ce n'est pas le dur qui l'emporte, c'est l'eau, parce qu'elle cède.

La deuxième option, c'est celle de la vulnérabilité assumée. Reconnaître pleinement notre condition exposée, ne pas la fuir, ne pas la nier, mais l'habiter authentiquement. C'est l'option socratique, prolongée par Sénèque, par les Pères du désert, par Pascal, par Heidegger. C'est aussi, très loin de là et bien avant eux, celle du Bouddha devant les quatre rencontres, celle de Zhuangzi qui ne se console pas mais consent, celle du Japon du mono no aware, qui fait de ce qui passe la source même de la beauté. Vivre avec la conscience claire de ce que nous sommes, sans complaisance et sans déni. Cette option est plus modeste mais peut-être plus juste. Elle suppose une certaine maturité spirituelle. Et elle ne promet pas la paix totale.

La troisième option, c'est celle de la vulnérabilité partagée. Reconnaître non seulement notre propre vulnérabilité, mais celle de tous les autres, et en faire le fondement d'une éthique et d'une politique. C'est l'option chrétienne dans son intuition la plus juste, prolongée par Levinas, par l'éthique du care, par la philosophie politique contemporaine. Mais elle n'a rien d'un monopole : Mencius l'avait lue dans le cœur de quiconque voit un enfant tomber, Śāntideva en avait tiré l'argument le plus radical de toute notre histoire, Rābiʿa la chantait à Bassora, et Kittay nous a rappelé que celui qui prend soin a lui aussi besoin qu'on prenne soin de lui. La vulnérabilité comme grammaire commune qui nous unit. Et qui appelle des engagements concrets pour la prendre en charge collectivement.

Ces trois options ne sont pas exclusives. La sagesse contemporaine peut articuler les trois. Travailler sur soi pour mieux habiter sa fragilité. Reconnaître pleinement ce qu'on est. Et prendre en charge collectivement la vulnérabilité d'autrui. Cette articulation, qui combine héritage stoïcien, héritage chrétien et héritage contemporain, est peut-être ce que notre époque peut offrir de meilleur à la vieille question.

Pour conclure définitivement, je voudrais vous laisser sur une image. Quand vous regardez votre main, vous voyez quelque chose d'à la fois extraordinaire et d'incroyablement fragile. Cette main, qui peut écrire, créer, soigner, caresser, est aussi cette main qui peut être coupée, brisée, paralysée par n'importe quel accident. Toute notre humanité est dans cette dualité. La capacité, et la fragilité de cette capacité. La force, et la vulnérabilité de cette force. Ce que nous pouvons, et le risque permanent que nous ne pouvons plus.

Les Grecs avaient nommé cela par leur famille de mots. L'Inde y avait vu la marque de ce qui ne dure pas, la Chine la force même du souple. Les chrétiens avaient retourné la valeur, les soufis en avaient fait une pauvreté heureuse. Les modernes avaient autonomisé le sujet conscient, et d'autres, dans leur ombre, leur avaient demandé pour qui ils parlaient. Le vingtième siècle avait ontologisé la structure. Le contemporain en fait grammaire publique. Et nous, héritiers de toute cette pensée, nous pouvons regarder notre main et savoir, mieux que jamais peut-être, ce que cette main dit de nous. Que nous sommes vulnérables. Que nous sommes ensemble. Et que dans cette double reconnaissance, peut-être, se loge ce qu'il y a de plus précieux à transmettre.

Merci d'avoir parcouru avec moi ces trois mille ans. Ce que les humains ont pensé de leur propre blessure est, je crois, l'une de leurs plus belles réalisations. Pas un héritage glorieux. Un héritage modeste et profond, qui dit, en mille langues différentes, la même chose : que nous sommes, ensemble, des êtres exposés, et que c'est cette exposition même qui nous fait, finalement, humains.

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