L'Inde : dukkha, non-soi, compassion

Une autre carte : ce que l'Inde fait à l'idée de vulnérabilité

VIIIe s. av. J.-C. — XVIe s.

IVe-IIe siècles avant notre ère
Inde du Nord-Ouest (Indus, Pendjab grec)

Quand Alexandre rencontre les sages nus : entrer dans une autre carte

Alexandre et les gymnosophistes ; le roi grec Ménandre/Milinda et le moine Nāgasena ; canon pali

Art du Gandhara Bouddha assis gréco-bouddhique (vers 300 ap. J.-C.)
Art du Gandhara
Bouddha assis gréco-bouddhique (vers 300 ap. J.-C.)

On quitte la Méditerranée et l'on entre en Inde — pas dans un autre décor, dans une autre carte. Quand les soldats d'Alexandre rencontrent les sages nus, ils les nomment avec des mots grecs : déjà une petite annexion. Car en sanskrit et en pali, le mot vulnérabilité n'existe pas ; à la place, dukkha, l'instabilité de tout ce qui est, anicca, l'impermanence, et anattā, le non-soi, qui retire même le qui blessable. Ces mots ne traduisent pas notre concept : ils le contestent. C'est le geste de décentrement qui ouvre toute la saison.

Il y a un peu plus de deux mille trois cents ans, quelque part au bord de l'Indus, dans l'actuel Pakistan, une armée immense vient de franchir le fleuve. C'est celle d'Alexandre, le conquérant grec, qui a déjà traversé la moitié du monde connu. Et là, ses soldats tombent sur quelque chose qu'ils n'avaient jamais vu : des hommes assis par terre, immobiles, entièrement nus, qui méditent sous le soleil. Les Grecs ne savent pas comment les appeler. Alors ils inventent un mot : les gymnosophistes. Ça veut dire, littéralement, les « sages nus ». Et déjà, dans ce mot, il y a tout le problème dont je veux vous parler aujourd'hui. Car pour nommer ces hommes, les Grecs ont pris ce qui les choquait, la nudité, et un mot de chez eux, sophistes, les sages. Ils ont collé une étiquette grecque sur une chose indienne. Retenez bien ça : c'est le premier geste, et c'est déjà une petite annexion.

On raconte qu'Alexandre, intrigué, envoya l'un de ses philosophes discuter avec eux. On raconte qu'un de ces sages, nommé Calanos, suivit même l'armée et finit par mourir volontairement sur un bûcher, sans un cri. Mais voilà : tout ce que nous savons de cette rencontre, absolument tout, nous est parvenu écrit par les Grecs. Ils ont retenu ce qui les étonnait, et perdu tout le reste. Nous n'avons même pas les vrais noms de ces sages. Le contact a bien eu lieu, il est réel, daté. Mais il ne nous parvient qu'à travers un seul regard, celui des nouveaux venus.

Cette saison commence donc par un franchissement. Jusqu'ici, dans cette histoire de la vulnérabilité, on est resté autour de la Méditerranée. On a vu les Grecs partir de la blessure, de la chair qui peut être percée. On a vu les stoïciens bâtir une citadelle intérieure pour ne plus jamais être atteints. Aujourd'hui, on quitte cette rive. On entre en Inde. Et je vous préviens tout de suite : on n'entre pas dans un autre décor avec les mêmes idées. On entre dans une autre carte. Une autre manière, complètement, de découper le réel.

Le pont entre les deux mondes n'est pas qu'une légende de soldats. Après Alexandre, des royaumes grecs ont survécu là-bas, en Inde, pendant deux siècles. Avec des rois grecs, des monnaies grecques, et même un livre extraordinaire. Ce livre raconte la rencontre entre un roi grec, nommé Ménandre, et un moine bouddhiste, nommé Nāgasena. Les Indiens, eux, appelaient ce roi Milinda. Et pour une fois, écoutez bien, ce n'est pas la Grèce qui décrit l'Inde. C'est un texte indien qui met en scène un roi grec, et qui le traite avec un immense respect. Le roi pose des questions redoutables, le moine y répond avec une profondeur qui le bouleverse. À la fin, le roi grec devient l'élève. Le fleuve grec, dit le texte, se jette dans un océan plus profond.

Et c'est ici qu'arrive l'idée forte de cet épisode, celle que je voudrais que vous reteniez. En sanskrit, en pali, ces langues anciennes de l'Inde, il n'existe aucun mot pour dire « vulnérabilité ». Aucun. Et attention, ce n'est pas un trou dans le vocabulaire, comme s'il leur manquait un mot qu'on aurait, nous. Non. C'est qu'ils ont découpé le territoire autrement. Là où nous disons « vulnérabilité », eux posent trois autres mots, qui ne veulent pas dire la même chose du tout.

Le premier, c'est dukkha. On le traduit souvent par « souffrance », et c'est une traduction trompeuse. Dukkha, ce n'est pas d'abord la douleur qui vous tombe dessus. C'est l'instabilité de tout ce qui existe. Le fait que rien ne tienne. Même le plaisir, même le bonheur, sont dukkha, parce qu'ils ne durent pas. Le deuxième mot, c'est anicca, l'impermanence : rien de composé ne dure, tout passe. Et le troisième, le plus vertigineux, c'est anattā, le non-soi. L'idée qu'il n'y a, au fond, aucune personne fixe, aucun « moi » solide sous nos pensées et nos sensations. Juste des processus qui passent.

Vous sentez la différence ? Notre mot à nous, vulnérabilité, suppose quelqu'un de blessable. Un sujet, un « je » qui peut être atteint. Or anattā, le non-soi, retire justement ce « quelqu'un ». S'il n'y a pas de moi solide, alors à la rigueur il n'y a personne à blesser. Il y a de la souffrance, oui, mais sans propriétaire. Ces trois mots ne traduisent pas notre concept. Ils le contestent. Ils disent : votre question, « qui est blessable ? », est peut-être mal posée, parce que ce « qui » n'existe pas comme vous le croyez.

Et c'est exactement le geste que je veux que vous emportiez de cet épisode. Toute cette histoire de la vulnérabilité, jusqu'ici, on l'a racontée du côté des puissants, des vainqueurs, de ceux qui voulaient se rendre invulnérables. On va maintenant écouter une pensée qui ne range même pas le monde de la même façon. Le piège serait de traduire trop vite, de plaquer nos mots sur les leurs, comme les soldats grecs ont plaqué « sages nus » sur ces hommes assis. Le piège inverse serait de dire : c'est trop différent, c'est un Orient mystérieux, on n'y comprendra rien. Entre les deux, le chemin est étroit. On va le tenir.

Et il y a une question que je laisse ouverte, exprès, pour la suite. Dans cette histoire du Bouddha, les figures qui souffrent sont souvent muettes. D'autres parlent à leur place. Mais avant même le Bouddha, dans les forêts de l'Inde ancienne, deux femmes ont pris la parole en leur propre nom. Elles s'appellent Gārgī et Maitreyī. L'une pousse ses questions si loin, en public, qu'on la menace de lui faire éclater la tête. L'autre répond à son mari, qui veut la couvrir de richesses : que ferais-je de ce qui ne me rend pas immortelle ? Deux femmes qui exposent le monde par la seule force de la question. C'est notre prochain épisode.

dukkhaanattādécentrement
VIIIe-VIIe siècles avant notre ère
Inde gangétique, cour du roi Janaka de Videha

Gārgī et Maitreyī : la question qui expose

Gārgī Vācaknavī ; Maitreyī ; le sage Yājñavalkya ; Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad

Raja Ravi Varma Sarasvatī, déesse de la connaissance
Raja Ravi Varma
Sarasvatī, déesse de la connaissance

Dans l'une des plus vieilles upaniṣad, deux femmes affrontent le sage Yājñavalkya par la seule force d'une question. Gārgī l'interroge en public jusqu'à la limite où le maître l'avertit que sa tête pourrait éclater ; Maitreyī demande à son mari si toute la richesse du monde la rendrait immortelle. Leur question ne dit pas comment me protéger, mais sur quoi tout cela repose-t-il. Une autre figure de la vulnérabilité : non la chair qu'on perce, mais l'exposition de qui cherche le fond des choses.

Un troupeau de vaches, promis à qui saura répondre. Voilà l'enjeu, officiellement. Nous sommes dans une grande salle, à la cour d'un roi, quelque part dans la plaine du Gange, il y a vingt-huit siècles. Les hommes les plus savants du pays sont rassemblés, et ils s'affrontent. Pas à l'épée : aux questions. Mais en vérité l'enjeu est bien plus haut. Un sage les domine tous, il s'appelle Yājñavalkya, et les uns après les autres, ses adversaires tombent. Et là, dans cette assemblée d'hommes, une femme se lève. Le texte lui prête une image de guerrier : comme on tient deux flèches prêtes à transpercer l'ennemi, dit-elle, je me dresse et je viens te trouver avec deux questions. Réponds-moi. Cette femme s'appelle Gārgī. Et c'est elle, aujourd'hui, qui ouvre notre épisode.

Nous sommes dans les Upaniṣad, ces très anciens textes de l'Inde où la pensée bascule du rituel vers la spéculation sur le soi. Celui qui nous occupe porte un nom magnifique : la Bṛhadāraṇyaka, « la grande upaniṣad de la forêt ». C'est l'un des plus vieux textes de prose réfléchie de toute l'humanité. Et il met en scène deux femmes face au maître. Gārgī, la questionneuse publique, dont nous venons de voir l'entrée. Et Maitreyī, une épouse, qui pose à son mari, au moment du partage des biens, la question la plus tranchante qui soit : tout cet argent, est-ce qu'il me rend immortelle ? Deux scènes, deux femmes, et un seul geste : demander. Retenez bien ce mot. Car ici, demander n'est pas neutre. La question est une arme à deux tranchants.

Revenons à Gārgī, et à sa méthode, d'une pureté limpide. Elle prend une chose, n'importe laquelle, et elle demande : sur quoi cela repose-t-il ? On lui répond : sur les eaux. Et les eaux ? Sur le vent. Et le vent ? Sur l'espace. Et l'espace ? Et ainsi de suite, de support en support, on monte vers les mondes du ciel, du soleil, de la lune, des dieux. Vous voyez le mouvement : elle ne cherche pas à gagner un point, elle cherche le fond. Sur quoi, à la toute fin, tout cela tient-il ? Et c'est là que le maître l'arrête, par une phrase qui glace : « Gārgī, n'en demande pas trop. Prends garde que ta tête n'éclate. » Et le texte ajoute, sec : après cela, Gārgī resta tranquille.

Première lecture, la plus rapide : un homme fait taire une femme qui demande trop. Elle n'est pas fausse, on y reviendra. Mais elle est courte. Parce que dans ce texte, la tête qui éclate n'est pas une façon de parler. Quelques pages plus loin, un autre savant, un homme cette fois, pousse Yājñavalkya de questions ; le maître retourne l'arme et lui dit : si tu ne réponds pas, ta tête éclatera. Et le texte enchaîne froidement : il ne savait pas, et sa tête éclata. Cette joute des savants, l'Inde l'appelle brahmodya, le dire-sur-l'absolu, et c'est un champ où la parole tue. Demander au-delà de la limite, ou prétendre savoir ce qu'on ignore, expose à l'éclatement. Notez bien : le seul qui meurt vraiment dans cette salle est un homme. La seule qu'on avertit avant le désastre, et qui survit parce qu'elle s'arrête, est une femme. L'avertissement à Gārgī n'est donc ni une galanterie ni une censure : c'est la règle du jeu. Il y a de l'interrogeable, et du sur-interrogeable. Et demander, c'est risquer sa propre tête.

Or voici le coup de théâtre. Gārgī revient. Elle se relève, avec son image de guerrier aux deux flèches, et cette fois elle ne monte plus marche par marche. Elle prend tout d'un coup : ce qui est au-dessus du ciel, au-dessous de la terre, le passé, le présent et l'avenir, tout cela ensemble, sur quoi est-ce tramé ? Et quand le maître répond « sur l'espace », elle décoche sa seconde flèche : et l'espace, sur quoi repose-t-il ? C'est, presque mot pour mot, la question qui avait failli lui coûter la tête. Mais cette fois Yājñavalkya répond, et le texte atteint un sommet : il y a l'impérissable, dit-il, ce qu'on ne voit pas mais qui voit, qu'on ne pense pas mais qui pense. C'est là-dessus que l'espace repose. Et Gārgī, alors, se tourne vers l'assemblée et prononce le verdict : vénérables, tenez-vous pour quittes, jamais aucun de vous ne le vaincra. Mesurez le chemin. La première fois, elle a demandé trop, à l'aveugle. La seconde, elle a demandé mieux : sa question n'a pas été vaincue par la menace, elle a été éduquée par elle. Son silence final n'est pas celui d'une femme qu'on fait taire ; c'est celui d'un juge qui a obtenu ce qu'il voulait et qui clôt les débats.

La seconde scène est plus intime. Maitreyī est l'épouse de ce même sage, et lui a décidé de tout quitter pour partir mendiant sur les routes. Avant de s'en aller, il veut faire les comptes, partager ses biens entre ses deux femmes. Et Maitreyī répond par une question qui pulvérise l'acte : si toute la terre, remplie de richesse, était à moi, est-ce que j'en serais immortelle ? Non, dit le maître. La richesse rend la vie confortable, comme celle des gens aisés ; mais d'immortalité, là-dedans, aucune espérance. Alors elle laisse tomber la phrase : ce par quoi je ne serai pas immortelle, qu'ai-je à en faire ? Apprends-moi plutôt ce que tu sais. Vous voyez le retournement. On lui offre une part ; elle demande le tout. Mais le tout, pour elle, ce n'est pas la terre couverte d'or, c'est exactement ce que l'or ne donne pas. Sa question soumet l'argent entier à un seul test : la mort. Un bien qui ne passe pas l'épreuve de la mort n'est pas un bien, c'est un délai.

Et c'est là, tout au fond, ce que ces deux femmes touchent ensemble. La saison grecque, on s'en souvient, demandait : comment me protéger, comment bâtir une citadelle où la blessure ne m'atteint plus. Gārgī et Maitreyī ne demandent pas ça. Elles demandent : sur quoi tout cela repose-t-il, au juste ? Et cette question-là est elle-même une exposition. Elle expose le maître, dont toute la science peut éclater sur une seule demande de trop. Elle expose celle qui interroge, sommée de s'arrêter ou d'éclater. Voilà une autre figure de la vulnérabilité : non plus la peau qu'une lance peut percer, mais l'exposition de qui cherche le fond des choses et accepte d'y risquer sa tête.

Reste une ombre, qu'il faut nommer. Ces voix de femmes, sont-elles vraiment des voix de femmes ? Le texte a été écrit et transmis pendant des siècles par des hommes, des brahmanes. Gārgī et Maitreyī ne signent rien ; elles parlent dans un tissu tramé par d'autres. Et la main des rédacteurs se voit : l'autre épouse, dit le texte, n'avait « guère qu'un esprit de femme ». La phrase rabaisse les femmes au moment même où il en met deux qui éblouissent. Alors souvenez-vous de la double question qui traverse toute notre série : qui est blessable, et qui peut dire sa blessure, ou est-il dit par d'autres ? Gārgī et Maitreyī sont dites par d'autres, c'est vrai. Mais elles ne sont pas dites comme on dit les pleureuses : ni endeuillées, ni suppliantes. Elles sont dites questionnantes. Et ôtez-les du texte : il manque ses deux plus hauts sommets. Une tradition qui ne peut révéler son enseignement suprême sans deux femmes qui interrogent, et qui ne leur accorde pourtant que des questions, jamais l'enseignement lui-même : voilà la donnée exacte, et son ambiguïté est l'information.

Gārgī et Maitreyī mesuraient la mort par la seule force d'une question, depuis une salle ou depuis une maison. Au prochain épisode, un jeune homme va, lui, la rencontrer pour de bon, sur le bord d'un chemin. Un père a tout fait pour lui cacher la mort, l'enfermer dans un monde sans vieillards, sans malades, sans cadavres. Et il va sortir. Quatre rencontres l'attendent : un vieillard, un malade, un mort, un ascète. C'est l'histoire du Bouddha.

Upaniṣadquestion qui exposevoix de femmes
VIe-Ve siècles avant notre ère
Inde gangétique (Kapilavastu, Bénarès)

Le palais sans rides : les quatre rencontres du prince

Le prince Siddhārtha / le Bouddha ; le roi son père ; le cocher ; canon pali

Bas-relief du Gandhara Le Grand Départ du prince Siddhārta (IIe-IIIe s.)
Bas-relief du Gandhara
Le Grand Départ du prince Siddhārta (IIe-IIIe s.)

Un père enferme son fils dans un palais d'où toute laideur, maladie et vieillesse sont bannies : un pari fou sur l'invulnérabilité par filtrage du monde. En quatre sorties, le prince voit un vieillard, un malade, un mort, puis un moine paisible. La protection totale ne fabrique pas un invulnérable : elle fabrique un homme qui ignore qu'il l'est, et qu'une seule rencontre brise. De là naît la première noble vérité, dukkha : tout, sous condition, est blessable — posé non comme un scandale mais comme le départ d'un chemin.

Un roi a décidé que son fils ne verrait jamais rien de laid. Il a fait de la vie de cet enfant un décor. Des palais, des jardins, des musiciennes, et une consigne donnée à tout un royaume : que rien d'abîmé, rien de malade, rien de vieux ne paraisse jamais sous les yeux de l'héritier. On retire les rides du paysage comme on retirerait un acteur d'une scène. Le prince s'appelle Siddhārtha, et il grandit là, dans ce monde nettoyé, persuadé sans même le savoir que la vie est cette face riante qu'on lui montre. Le pari du père est énorme : il croit qu'on peut soustraire un être humain à la condition blessable en aménageant simplement son champ de vision. Filtrez le monde, et vous fabriquez un invulnérable. Retenez bien ce pari, car toute l'histoire est dedans.

Un matin, le prince sort en char pour aller à son jardin de plaisance. Et là, malgré toutes les précautions du royaume, quelque chose passe à travers le filtre. Sur le bord de la route se tient un homme blanchi, ridé, édenté, cassé par l'âge, appuyé sur un bâton. Le prince ne comprend pas. Il n'a jamais vu ça. Dans sa candeur, il se tourne vers son cocher et demande : qu'est-il arrivé à cet homme ? Est-ce un mal qui le frappe lui seul ? Et le cocher répond ce qui sera la première leçon de tout ce récit : non, c'est le sort de tous les hommes, et toi non plus, prince, tu n'y échapperas pas. Le char fait demi-tour. La journée de plaisir est finie. Voyez ce qui vient de se passer : il a suffi d'une seule rencontre, d'un seul corps, pour que le palais entier se fissure.

Et la légende, qui est une machine très bien réglée, ne s'arrête pas là. Deuxième sortie, par une autre porte : c'est un malade, fiévreux, gémissant, couvert de mouches. Troisième sortie : c'est un cortège funèbre, un mort enveloppé dans son linceul, et derrière, les proches qui pleurent et se frappent la poitrine. Trois images, trois coups. La vieillesse, la maladie, la mort. À chaque fois, le même geste : le prince voit, le cocher nomme, et le monde lisse se déchire un peu plus. Puis vient une quatrième rencontre, et celle-là est différente. Ce n'est pas un nouveau malheur. C'est un moine mendiant, son bol à la main, les yeux baissés, calme, paisible. Un homme qui, visiblement, sait quelque chose. Et c'est en le voyant que le prince comprend qu'il y a peut-être une voie. Trois images du mal, une image du remède. La pédagogie est nette comme une affiche.

Arrêtons-nous, parce que cette petite histoire dit énormément. D'abord sur le père. Ce roi est, à sa façon, un philosophe — un philosophe qui se trompe. Son projet, c'était une thèse : on peut rendre quelqu'un invulnérable en l'empêchant de voir. On a vu, dans cette série, des sagesses entières bâtir des citadelles intérieures pour se protéger des coups. Ici, c'est l'inverse exact, et c'est pire : une citadelle bâtie autour de quelqu'un, à son insu, par filtrage du monde. Et le résultat est implacable. La protection totale ne produit pas un homme invulnérable. Elle produit un homme qui ignore qu'il est blessable. Ce qui est la chose la plus fragile du monde, puisqu'une seule rencontre suffit à tout briser.

Ensuite, écoutez bien qui parle, dans cette scène. Le prince voit, mais c'est la parole qui blesse. Le vieillard ne dit rien. Le malade râle. Le mort se tait. Ce sont toujours les autres — le cocher, les pleureuses — qui transforment le spectacle en sentence : voilà ton sort. Les figures du mal, ici, sont muettes. Ce sont des images, des supports d'enseignement, pas des voix. Et notre série pose à chaque étape deux questions : qui est blessable, et qui peut dire sa blessure ? La légende répond à la première sans hésiter : tous, sans exception. Mais la seconde reste ouverte. Le vieillard, le malade, le mort ne parlent pas d'eux-mêmes ; on parle à leur place. Il faudra attendre, plus loin dans cette saison, d'autres textes où des femmes endeuillées, des vieilles, parleront enfin à la première personne.

Et de cette histoire naît une phrase, prononcée plus tard par ce même prince devenu l'Éveillé, le Bouddha. C'est la première de ce qu'on appelle les quatre nobles vérités. Elle dit ceci : naître est douleur, vieillir est douleur, la maladie, la mort, et aussi être uni à ce qu'on n'aime pas, être séparé de ce qu'on aime, et désirer ce qu'on n'a pas. Le mot, en pali, c'est dukkha. On le traduit mal par souffrance. Dukkha, ce serait plutôt ceci : rien, dans une vie sous condition, ne peut servir de refuge solide. Même l'agréable, parce qu'il passe, porte déjà en lui la séparation. Et remarquez où commence la liste : avant le vieillard, avant le malade, il y a la naissance. Autrement dit, l'exposition n'est pas un accident qui arrive à une vie d'abord intacte. Elle est là dès le premier souffle. Naître, c'est déjà être sous condition.

Mais — et c'est tout le geste de l'Inde — cette vérité n'est pas un cri, ni un scandale, ni une plainte. Elle est la première de quatre. Et s'il y en a quatre, c'est qu'au bout, la quatrième ouvre un chemin. Le Bouddha ne maudit pas la condition humaine ; il la diagnostique, comme un médecin nomme la maladie qu'il va soigner. Dire l'universalité du mal, ici, ce n'est ni se plaindre ni accuser. C'est poser le point de départ d'une marche. Le moine paisible, à la quatrième rencontre, le prouvait déjà en image : la réponse à notre exposition, ce n'est pas une protection, c'est une voie — et cette voie est praticable, puisque quelqu'un, sous nos yeux, la pratique.

Reste alors une question qui va nous occuper la prochaine fois, et elle est vertigineuse. La toute première vérité se termine sur une drôle de formule : ce qui souffre, dit-elle, ce sont les agrégats. Pas l'âme. Pas le moi. Pas le sujet. Des morceaux assemblés. Et si c'est vrai, si au fond il n'y a personne, pas de porteur, pas de petit « je » solide derrière nos yeux — alors qui, exactement, vieillit ? Qui souffre ? Qui faut-il libérer ? On appelle cela anattā, le non-soi. Une vulnérabilité, peut-être, sans personne pour la porter. C'est là qu'on reprendra le chemin.

dukkhaexposition universellequi parle, qui est parlé
IIe siècle avant notre ère
Sāgala, Inde du Nord-Ouest indo-grecque

Le char démonté : et si personne n'était blessé ?

Le moine Nāgasena et le roi grec Milinda ; Milindapañha (Questions de Milinda)

Monnaie indo-grecque Drachme de Ménandre Ier Sôter (IIe s. av. J.-C.)
Monnaie indo-grecque
Drachme de Ménandre Ier Sôter (IIe s. av. J.-C.)

Un moine démonte un char devant un roi grec — roues, timon, caisse — et demande : où est le char ? Nulle part : c'est juste un nom pour un assemblage. De même pour vous : pas de noyau, pas d'âme, juste des agrégats qui changent. C'est anattā, le non-soi. Et voici le vertige pour notre histoire : s'il n'y a personne sous le flux, qui est blessé ? Loin d'abolir la fragilité, le non-soi la rend totale — rien à quoi se cramponner.

Une cour, dans le nord-ouest de l'Inde, il y a environ deux mille deux cents ans. Sur le trône, un roi grec. Oui, grec : il s'appelle Milinda, et c'est l'un de ces souverains nés des conquêtes d'Alexandre, qui règnent maintenant au milieu des brahmanes et des moines bouddhistes. Ce roi adore débattre, et il a une réputation : il fait taire tous les sages qu'on lui amène. Ce jour-là, on lui présente un moine, Nāgasena. Et la première question du roi est la plus simple du monde : comment vous appelez-vous ?

La réponse du moine va déclencher l'un des dialogues les plus vertigineux de toute la philosophie. Oui, dit Nāgasena, on m'appelle Nāgasena. Mais ce nom, ce n'est qu'un mot commode, une étiquette d'usage. Car derrière, il n'y a aucune personne permanente, aucune âme. Autrement dit : l'homme qui parle au roi vient tranquillement de déclarer qu'il n'existe pas. Du moins pas comme le roi le croit.

Le roi flaire le piège et contre-attaque. Si « Nāgasena » n'est qu'une étiquette, alors montre-moi ce qui est Nāgasena. Est-ce que ce sont tes cheveux ? Non. Tes ongles, tes dents, ta peau, ta chair, tes os, la moelle ? À chaque fois, le moine répond non. Aucune partie n'est lui. L'ensemble des parties, alors ? Non. Quelque chose qui existerait à côté ? Non plus. Et le roi triomphe : je cherche, je cherche, et je ne trouve aucun Nāgasena. Ton nom n'est qu'un son creux. Tu as donc menti !

Et là, retournement. Le moine ne se défend pas : il attaque avec la propre arme du roi. Dites-moi, Majesté, vous êtes venu jusqu'ici à pied ou en char ? En char, répond le roi. Très bien. Est-ce le timon qui est le char ? Non. L'essieu ? Non. Les roues, la caisse, les cordes, le joug, les rayons ? Non, non, non. Toutes ces pièces ensemble ? Non. Quelque chose en dehors d'elles ? Non plus. Alors le moine referme le piège avec les mots exacts du roi : « char » n'est donc qu'un son creux, il n'existe aucun char ! Vous êtes le roi de toute l'Inde, de qui avez-vous peur, pour mentir ainsi ? Et l'assemblée, ravie, lance au roi : maintenant, sortez-vous de là, si vous le pouvez.

Et le roi s'en sort — c'est le plus beau moment. Je n'ai pas menti, dit-il. C'est justement parce qu'il y a le timon, l'essieu, les roues, et tout le reste assemblés, qu'on emploie le mot « char ». Exactement, conclut le moine. Vous avez tout compris. Le mot « char » est parfaitement valable : le char roule, il vous a porté. Et pourtant il ne désigne aucune chose unique cachée sous les pièces. Valable à l'usage, vide en substance. Eh bien « Nāgasena », c'est pareil. Mon nom marche très bien, on me donne l'aumône, je porte la robe ; mais il n'y a personne, sous le flux, qui serait le propriétaire du flux. Juste un assemblage qui change.

Voilà ce que dit ce mot, anattā — qu'on traduit par « non-soi », ou « absence de soi ». Attention : il ne dit pas que vous êtes fragile, ou mortel. Il dit quelque chose de bien plus radical. Il dit qu'au cœur de vous, le noyau que vous cherchez, le petit « moi » solide qui posséderait vos pensées et votre corps — eh bien, à l'analyse, on ne le trouve pas. Il n'y a pas de pépin dans le fruit. Il y a des agrégats — des sensations, des perceptions, une conscience — qui se succèdent et conditionnent les suivants, comme une série. Mais personne derrière.

Et maintenant, mesurez ce que cela fait à notre histoire. Depuis le début de cette série, on cherche à savoir qui est blessable. On a toujours supposé qu'il y avait un quelqu'un, un porteur de la blessure. Toute notre grammaire le dit : ma fragilité, sa souffrance, la perte d'un être cher. La vulnérabilité, c'était toujours la vulnérabilité de quelqu'un. Or voici une pensée qui dissout ce quelqu'un. La question devient terrible : s'il n'y a pas de porteur, qui est blessé ? Qui souffre ?

On pourrait croire que tout s'effondre — pas de sujet, donc pas de vulnérabilité, le concept se dissout avec son support. Mais regardez de plus près, et c'est l'inverse qui se produit. Qu'est-ce que ce non-soi attaque exactement ? Pas l'exposition à la blessure. Il attaque le noyau protégé, le réduit imprenable au fond de nous. L'âme immortelle, la citadelle intérieure des stoïciens qu'on a visitée plus tôt — toutes ces traditions logeaient au centre de l'humain quelque chose que la blessure n'atteint jamais. Anattā répond : ce quelque chose est introuvable. Il n'y a pas de propriétaire à l'abri derrière le flux. Il n'y a que le flux, exposé de part en part.

Et là, comprenez bien : loin d'abolir la fragilité, le non-soi la rend totale. Une personne n'a plus un côté vulnérable et un côté blindé. Elle est exposition sans reste, processus sans abri. Vulnérable sans substance. Rien à quoi se cramponner, parce qu'il n'y a même pas de « se ». La perte la plus profonde, dans cette pensée, ce n'est pas de perdre ses biens ou ses proches : c'est de découvrir qu'il n'y a jamais eu, à protéger, le petit propriétaire qu'on défendait avec tant d'acharnement.

Alors le roi, bien sûr, objecte encore : s'il n'y a personne, qui reçoit l'aumône ? Qui pratique la vertu ? Et si l'on vous tuait, y aurait-il meurtre ? Ce sont de vraies questions, et la tradition y répondra — par l'image d'une flamme qui passe d'une veille à l'autre de la nuit : ni la même, ni une autre. Mais ça, c'est déjà la suite.

Car il est temps de redescendre. Cette métaphysique du non-soi est subtile, vertigineuse. Mais la perte, elle, ne l'est jamais. La perte a un poids, une odeur, un corps d'enfant qu'on serre contre soi. Au prochain épisode, on quitte la salle du trône pour la poussière des chemins. Une femme, Kisā Gotamī, son petit garçon mort dans les bras, va frapper de porte en porte pour qu'on le lui rende. Et nous verrons ce que cette pensée, qui vient de dissoudre le sujet, sait dire à une mère en deuil.

anattānon-soiMilindapañha
VIe-Ve siècles avant notre ère
Inde gangétique, Sāvatthī

La graine de moutarde : celle qui dit enfin sa propre blessure

Kisā Gotamī ; le Therīgāthā (poèmes des premières moniales bouddhistes) ; le Bouddha

Art du Gandhara Bouddha enseignant, dynastie Kushan (IIe-IIIe s.)
Art du Gandhara
Bouddha enseignant, dynastie Kushan (IIe-IIIe s.)

Folle de douleur, Kisā Gotamī porte son enfant mort de porte en porte en quêtant un remède. Le Bouddha lui en promet un : une graine de moutarde, mais d'une maison où nul n'est jamais mort. Elle frappe à toutes les portes, et il n'en existe aucune : la mort est dans chaque maison. Elle comprend, enterre son fils, devient moniale. Et pour la première fois dans notre série, celle dont on raconte d'habitude la douleur la dit elle-même, signée de son nom.

Elle porte son enfant sur la hanche, comme on porte un petit qui dort. Sauf que cet enfant est mort. Elle court dans les rues de Sāvatthī, une ville de l'Inde ancienne, il y a vingt-cinq siècles. Elle va de porte en porte et elle demande la même chose à chaque maison : donnez-moi un remède pour mon fils. Les gens reculent, la croient folle, lui ferment la porte au nez. Elle ne comprend pas leur mépris. Elle s'appelle Kisā Gotamī, ce qui veut dire Gotamī la maigre, et elle est sur le point de devenir l'une des premières voix de femmes de toute la littérature humaine.

Arrêtons-nous d'abord sur ce qu'elle est. Le récit prend soin de nous le dire : elle est née pauvre, on l'a méprisée quand on l'a mariée, on l'a appelée la fille de personne. Et puis elle a eu un fils, et là, on l'a enfin respectée. Vous voyez ce que ça signifie. Tout son statut, toute sa place dans le monde, tenait à cet enfant. Quand le petit garçon meurt, Gotamī ne perd pas seulement son fils. Elle perd la seule chose qui la faisait compter. C'est une double blessure : le deuil, qui peut frapper n'importe qui aime un mortel, et la chute sociale d'une femme pauvre qui retombe dans le néant. Le deuil et la précarité, noués ensemble. Le texte tient les deux d'un seul regard, bien avant que nos sociologues n'inventent le vocabulaire pour le dire.

Vient alors la rencontre qui change tout. Un homme comprend qu'elle est égarée par le chagrin et l'envoie voir le Bouddha. Et le Bouddha fait quelque chose de très étrange. Il ne lui dit pas : ton fils est mort, tout est impermanent, cesse de pleurer. Il ne lui assène aucune leçon. Il lui donne une tâche. Il lui dit : va dans la ville, et dans n'importe quelle maison où personne n'est jamais mort, rapporte-moi une petite graine de moutarde. Une seule. La graine de moutarde, c'est ce qu'on a sous la main partout, dans chaque cuisine. La condition semble facile. Gotamī repart, pleine d'espoir.

Et elle frappe à la première porte. On lui donne volontiers la graine. Mais elle demande, comme convenu : quelqu'un est-il mort, ici ? Et la réponse tombe. Les vivants sont peu nombreux, les morts sont nombreux. Elle repose la graine. Elle frappe à la porte suivante. Même réponse. Une autre maison, un père enterré l'an dernier. Une autre, un frère. Une autre, une vieille mère. De seuil en seuil, elle comprend qu'il n'existe pas, dans toute la ville, une seule maison que la mort ait épargnée. Et là, retenez bien ce qui se passe, parce que c'est tout le génie de la chose. Ce n'est pas un raisonnement qu'on lui impose. C'est une expérience qu'elle fait avec ses pieds, avec ses mains, porte après porte. Personne ne lui a démontré que la mort est universelle. Elle l'a touchée.

Le texte dit alors que sa folie la quitte, que son esprit lui revient. Elle pense : il en va ainsi dans la ville entière, et le Bouddha le savait, par compassion pour moi. Alors elle porte enfin son enfant au lieu où l'on dépose les morts, et elle prononce ces mots magnifiques : ce n'est pas la loi d'un seul village, ni la loi d'une seule cité, ni la loi d'un seul clan, c'est la loi de tous les vivants. Voilà la guérison de la graine de moutarde. Elle ne nie pas la perte. Elle ne promet pas de revoir l'enfant. Elle fait découvrir que ce deuil, qui semblait à Gotamī un scandale monstrueux, une exception injuste, est en réalité la trame ordinaire de toute vie. Mon malheur, qui me paraissait unique, est la règle même de l'existence. Et dans ce passage du « pourquoi moi » au « c'est ainsi pour tous », quelque chose de la douleur lâche prise.

Maintenant, voici pourquoi cet épisode est différent de tous les précédents. Dans l'épisode sur le jeune prince qui sort de son palais, c'est le Bouddha qu'on regarde, et les figures qu'il croise, le vieillard, le malade, le mort, sont muettes. On parle d'elles, elles ne parlent pas. Ici, c'est l'inverse. Car les vers de Kisā Gotamī nous sont parvenus. Ils font partie d'un recueil qui s'appelle le Therīgāthā, c'est-à-dire les strophes des anciennes, les poèmes des premières moniales bouddhistes. C'est sans doute la plus vieille anthologie de textes écrits par des femmes que l'humanité possède. Et le poème de Gotamī se termine par une signature. Elle dit : moi, oui moi, je suis guérie de ma blessure, mon fardeau est déposé, mon cœur est entièrement libre. Moi, sœur Kisā Gotamī, j'ai prononcé ceci.

Pesez cette dernière ligne. Pendant toute notre traversée, depuis la Grèce, on a vu la même chose se répéter. La douleur est massivement vécue par des femmes, Hécube, Andromaque, les pleureuses des tragédies. Mais elle est presque toujours écrite par des hommes. Euripide prête une voix sublime aux Troyennes, mais c'est la voix d'Euripide. Ici, pour la première fois, celle qui souffre tient elle-même la plume. L'endeuillée n'est plus le sujet du poème de quelqu'un d'autre : elle en est l'auteure, nommée, créditée. Et c'est en tant que Kisā Gotamī, avec son nom, qu'elle entre dans le grand livre. Le deuil rendu universel n'a pas effacé la voix qui le dit. Au contraire, il l'a fondée.

Devenue moniale, elle rejoint une communauté de femmes brisées comme elle, veuves sans ressources, mères en deuil, anciennes courtisanes vieillies. Pour des vies qui n'existaient jusque-là que comme fille de, épouse de, mère de, c'est un statut qui ne passe plus par aucun homme. La traductrice qui a sauvé ces textes au début du vingtième siècle l'a dit d'une formule superbe : si la liberté attirait ces femmes, la douleur, elle, ne les poussait pas moins. La vulnérabilité dite par les vulnérables n'est pas encore le pouvoir des vulnérables. Mais elle n'est déjà plus le silence.

Au prochain épisode, un tout autre effondrement. Un guerrier, Arjuna, debout sur son char entre deux armées, laisse tomber ses armes au moment de combattre, parce qu'en face il y a tout ce qu'il aime. Que fait-on quand il faut agir, et que tout ce qui s'expose, c'est ce qu'on chérit ? La Bhagavad-Gītā va lui répondre, et sa réponse n'a jamais cessé de diviser ses lecteurs.

Therīgāthāgraine de moutardevoix de femme
IIe siècle avant notre ère - IIe siècle de notre ère
Inde du Nord (Kurukshetra)

L'arc qui tombe : Arjuna entre les deux armées

Arjuna et Krishna ; Bhagavad-Gītā

École indienne, anonyme Krishna et Arjuna sur le char, Mahābhārata (XVIIIe–XIXe s.)
École indienne, anonyme
Krishna et Arjuna sur le char, Mahābhārata (XVIIIe–XIXe s.)

Au bord d'une immense bataille, le guerrier Arjuna se fait conduire entre les deux armées et reconnaît, dans le camp d'en face, ses cousins, ses proches et ses maîtres. Son corps lâche : ses membres tremblent, sa bouche sèche, son arc tombe. Krishna, son cocher qui est un dieu, le relève par un long enseignement : agir selon son devoir sans se cramponner au fruit de l'action. Même geste que la citadelle stoïcienne — se détacher du résultat —, mais cette fois au cœur de l'action, pas en retrait.

Deux armées immenses, rangées face à face dans une plaine du nord de l'Inde, à l'instant exact où la bataille va se refermer sur elles. Entre les deux, dans l'espace vide, un char s'avance. Celui qui le monte est le plus grand archer de son temps, un prince nommé Arjuna. Celui qui le conduit, le cocher, est un dieu — mais il n'a pas encore dit qu'il était un dieu. Il s'appelle Krishna. Et le guerrier a demandé une chose étrange : qu'on l'amène au milieu, pour qu'il voie ceux qu'il va combattre.

Krishna arrête le char entre les deux fronts et lui dit simplement : regarde, voici réunis tous les tiens. Alors le regard d'Arjuna parcourt les lignes ennemies. Et ce qu'il voit, ce n'est pas une armée. Ce sont des visages. Ses cousins, ses oncles, ses aïeux, ses amis d'enfance. Et pire encore : ses maîtres. Les vieux hommes qui lui ont appris à tenir l'arc, cet arc même qu'il serre dans sa main. Dans le camp d'en face, il y a ceux qu'il aime et ceux à qui il doit tout.

Et là, le poème fait une chose magnifique. Il décrit, presque comme un médecin, ce qui arrive au corps de ce guerrier. Ses membres s'affaissent. Sa bouche devient sèche. Sa peau brûle. Ses cheveux se dressent. Et l'arc, l'arc lui échappe de la main. Il ne peut plus se tenir debout. Il s'assied sur son char, au milieu du champ de bataille, l'âme troublée. Retenez bien cette image : un guerrier intact, invaincu, que personne n'a touché, et qui s'effondre. Désarmé par rien d'autre que ce qu'il a vu.

C'est par là que commence la Bhagavad-Gītā, le « Chant du Bienheureux », le poème philosophique le plus lu de toute l'Inde. Mesurez l'audace : ce grand texte sacré ne commence pas par une thèse, ni par la création du monde. Il commence par un corps qui lâche. Par un homme qui pleure.

Et il faut bien comprendre que cet effondrement n'est pas de la lâcheté. Arjuna n'a pas peur de mourir. Il raisonne, au contraire, avec une lucidité terrible. Il dit : je ne veux ni la victoire, ni la royauté, ni les plaisirs. À quoi bon régner sur un trône qu'on a payé du sang des siens ? Il dit même : qu'ils me tuent, moi, désarmé et sans résistance, ce serait mieux. Comment lancer des flèches, demande-t-il, contre ceux à qui je dois le respect ? Sa vulnérabilité à lui, c'est précisément celle-là : c'est la vulnérabilité de celui qui aime ceux qu'il doit affronter. Il est blessé sans avoir été touché. Et, fait remarquable, il le dit. Il met des mots, longuement, sur sa propre blessure. Mon âme est blessée par la pitié, dit-il, je ne vois plus où est la justice.

Alors le dieu le relève. Et il ne le fait pas en une phrase : il le fait par un long enseignement, qui occupe tout le reste du poème. Krishna ne nie aucun des faits. Oui, ce sont tes maîtres. Oui, ils vont mourir. Oui, de ta main. Ce qu'il va changer, ce n'est pas la situation : c'est le regard.

Sa grande réponse tient en une idée, et c'est l'idée forte de notre épisode. Krishna dit à Arjuna : agis. Accomplis ton devoir, fais ce que ta place dans le monde te commande de faire. Mais détache-toi du fruit de ton action. Le mot est important. Le fruit, c'est le résultat, le bénéfice que tu attends pour toi. Krishna dit : tu as droit à l'acte, jamais à ses fruits. Sois égal dans le succès et dans l'échec. Agis de toutes tes forces, mais sans te cramponner à ce que tu en retireras. Cette discipline porte un nom en sanskrit, le karma-yoga, qu'on pourrait traduire par la discipline de l'acte. Entre l'attachement qui détruit — vouloir à tout prix le résultat — et la fuite qui ment — se retirer, ne rien faire —, le dieu invente une troisième voie. Agir sans posséder le résultat.

Et ici, quelque chose doit nous revenir en mémoire. On a vu, plus tôt dans la série, les philosophes stoïciens bâtir ce qu'on a appelé une citadelle intérieure : se rendre imprenable en cessant de désirer ce que le monde peut nous prendre. Le geste se ressemble étrangement. Se détacher du résultat, ne plus dépendre de ce qu'on ne maîtrise pas. Mais regardez bien la différence, car elle est décisive. Le stoïcien se retire, il se met à l'abri, il bâtit sa forteresse en retrait du monde. Arjuna, lui, on le renvoie exactement à l'endroit le plus exposé qui soit : au milieu de la bataille, là où les flèches percent encore les corps, y compris le sien. La citadelle stoïcienne, c'est un abri. Le détachement de la Gītā, c'est une manière de continuer à agir en plein danger. Pas un retrait : une façon de rester debout au cœur de l'action.

Et c'est là que ce détachement devient troublant. Car Krishna va plus loin. Pour consoler Arjuna, il lui dit : ce que tu crois pouvoir tuer ne peut pas être tué. L'âme véritable, dit-il, ne naît ni ne meurt ; les corps, eux, passent comme on change de vêtement usé. Ni les flèches ne la percent, ni le feu ne la brûle. Alors ne pleure pas. Et tu peux combattre. On sent bien le vertige : cette pensée peut consoler celui qui pleure un mort — ou bien innocenter celui qui tue. C'est tout l'enjeu, et le poème lui-même semble l'avoir pressenti.

Mais retenez surtout ceci. Le guerrier qui s'effondre, on le relève en lui apprenant à ne plus pleurer. La Gītā guérit Arjuna de son propre chagrin. Elle ne lui demande pas, en revanche, de répondre au chagrin des autres — les morts à venir, les femmes qui pleureront après la bataille restent hors du chant. Et c'est exactement là que s'ouvre la question suivante. Et si, au lieu de se détacher de la douleur, on faisait l'inverse ? Si on la prenait sur soi, la douleur des autres ? Un moine du huitième siècle, Śāntideva, va tirer de la compassion — la karuṇā — l'argument le plus radical de toute notre série. Ce sera notre prochain épisode.

karma-yogadétachementcitadelle intérieure
VIIIe siècle de notre ère
Nālandā, plaine du Gange

La main qui soigne le pied

Śāntideva ; le Bodhicaryāvatāra

Dynastie Qi du Nord, grès Bodhisattva de la compassion (vers 550–560)
Dynastie Qi du Nord, grès
Bodhisattva de la compassion (vers 550–560)

Un moine indien regarde la main qui retire l'épine du pied sans jamais demander pourquoi moi. S'il n'y a pas de moi substantiel, la frontière entre ma douleur et la tienne n'a rien d'absolu : toute douleur appelle au secours, parce qu'elle est douleur. Śāntideva en tire son grand secret, l'échange de soi et d'autrui : adopter les autres à titre de moi. La vulnérabilité partagée n'est plus une faiblesse à fuir, mais le sol même de l'éthique.

Un homme marche pieds nus. Une épine entre dans son pied. Que fait la main ? Sans réfléchir, sans hésiter, elle descend, elle écarte, elle retire l'épine. Et personne, jamais, ne pose la question : pourquoi la main fait-elle ça ? Pourquoi se dérange-t-elle pour le pied ? Le geste est tellement évident qu'on ne le voit même plus. Or il y a un moine indien, au huitième siècle de notre ère, qui s'arrête justement sur ce petit geste, et qui le regarde comme si c'était la chose la plus étrange du monde. Il remarque une évidence que nous ne remarquons jamais : la douleur de l'épine, elle est dans le pied. Elle n'est pas dans la main. La main ne souffre rien du tout. Alors pourquoi se précipite-t-elle au secours d'une douleur qui n'est pas la sienne ?

Ce moine s'appelle Śāntideva. Son livre s'appelle le Bodhicaryāvatāra, ce qu'on traduit « la marche vers l'éveil ». Et il vit à Nālandā, une immense université-monastère dans la plaine du Gange, l'un des plus grands foyers de pensée du monde de l'époque. Retenez bien cette question de la main et du pied, parce que c'est une petite bombe. Elle a l'air d'un jeu de lettré, et c'est en réalité l'un des arguments moraux les plus radicaux qu'on ait jamais formulés.

Pour comprendre où il veut en venir, il faut se souvenir d'une chose qu'on a vue dans cette saison. On a vu le moine Nāgasena démonter le char du roi Milinda, pièce par pièce, pour montrer qu'il n'y a nulle part « le char » : il n'y a que des morceaux assemblés et un nom commode. Eh bien c'est pareil pour vous, pour moi. Pas de « moi » solide, substantiel, caché sous nos pensées. C'est ce que les bouddhistes appellent anattā, le non-soi. On s'était quittés sur une question vertigineuse : si le moi n'existe pas vraiment, est-ce que ça rend la compassion impossible — à quoi bon plaindre une série d'agrégats ? — ou est-ce que ça la rend, au contraire, illimitée ? Śāntideva, lui, choisit la seconde réponse, et il la pousse jusqu'au bout.

Voici son raisonnement, et il est simple une fois qu'on le tient. Si le « moi » est solide, alors il y a une vraie frontière entre ma douleur et la tienne. Ma douleur me regarde, la tienne te regarde, chacun défend la sienne. Mais s'il n'y a pas de propriétaire véritable de la douleur, alors cette frontière n'a plus rien d'absolu. Elle devient une habitude, une fiction commode, comme le mot « char ». Et c'est là que la main et le pied reviennent. Quand quelqu'un nous dit « ta douleur, ce n'est pas mon problème, c'est à toi de t'en occuper », Śāntideva répond : très bien, mais alors la main ne devrait jamais soigner le pied. Le pied n'est pas la main. Pourtant la main le secourt, et franchit tranquillement la frontière entre deux douleurs qui ne se sentent même pas l'une l'autre. Exactement la frontière que l'égoïste, lui, déclare infranchissable entre lui et son voisin.

Et Śāntideva retourne alors complètement la situation. D'habitude, on trouve évident de préférer sa propre douleur, et c'est à la générosité de se justifier. Pourquoi devrais-je m'occuper des autres ? Lui inverse la question. Par quel privilège, demande-t-il, serais-je le seul à mériter d'être protégé ? Par quel privilège ma douleur compterait-elle plus qu'une autre ? Ce n'est plus l'altruisme qui doit produire ses raisons : c'est l'égoïsme qui doit montrer son titre de propriété. Et il n'en a pas. Sa formule, c'est celle-ci, et c'est peut-être le cœur de tout : je dois combattre la douleur d'autrui, parce qu'elle est douleur, comme la mienne. Parce qu'elle est douleur. Pas parce qu'elle est à toi, ou à moi, ou à lui. Ce qui réclame d'être soulagé, c'est la souffrance elle-même, peu importe l'adresse, peu importe le corps où elle brûle.

Mais Śāntideva ne s'arrête pas à cette égalité. Il propose quelque chose de plus fort encore, qu'il appelle « le grand secret » : l'échange de soi et d'autrui. Il ne s'agit plus seulement de peser ma douleur et la tienne sur la même balance. Il s'agit d'échanger les places. De déloger le « moi » de son adresse habituelle et de l'installer chez les autres. Et il dit cette phrase étonnante, qu'il faut entendre prononcée à voix basse, par un homme qui parle à son propre cœur : j'adopte les autres à titre de « moi ». Et puis : j'appartiens à autrui. Mes yeux, mes mains ne sont plus à moi, ils sont à ceux qui souffrent. La main qui soignait le pied va désormais soigner n'importe quel pied du monde.

Comment c'est seulement possible ? La réponse de Śāntideva tient en un mot : l'habitude. Le sentiment d'être « moi », dit-il, n'est pas une vérité gravée en nous, c'est un pli, contracté à force de répétition. On a fini par appeler « moi » ce corps-là par pure accoutumance. Eh bien ce qu'une habitude a fait, une autre habitude peut le défaire. On s'occupe de ses propres membres comme des parties de son corps : pourquoi pas des autres humains, comme parties d'une même humanité ? La compassion, la karuṇā, n'est donc pas pour lui un attendrissement, un coup d'émotion. C'est un entraînement, une discipline, quelque chose qui se cultive jour après jour jusqu'à ce que la douleur de l'autre fasse mal, vraiment mal, comme l'épine fait mal à la main.

Vous voyez le renversement complet. La vulnérabilité partagée n'est plus une faiblesse qu'il faudrait fuir, une chose honteuse à cacher. Elle devient le sol même de la morale. Parce que tout le monde est exposé, parce que personne ne possède sa douleur en propre, le sage ouvre sa propre exposition à celle de tous. Et, détail qui déroute : Śāntideva ne décrit pas ça comme un fardeau, comme un sacrifice triste. Il en parle comme d'une joie immense, un élargissement. Combattre la douleur partout, ce n'est pas se charger d'un poids, c'est cesser d'être enfermé dans le petit cercle d'un seul corps.

Mais l'Inde va aller plus loin encore. Śāntideva nous a appris à ne plus blesser les autres humains. La prochaine fois, on rencontrera des ascètes qui poussent ce « ne pas blesser » jusqu'à l'insecte dans l'herbe, jusqu'au plus petit être qu'on écrase sans le voir. Après la main qui soigne le pied, le pied qui apprend à ne plus écraser.

karuṇāéchange de soi et d'autruinon-soi
VIe-Ve siècles avant notre ère
Inde gangétique

Le moine qui balaie le sol : ahiṃsā, ou la blessure étendue à tout le vivant

Mahāvīra ; Ācārāṅga Sūtra ; contrepoint des Cārvāka

Folio d'un Kalpasūtra, Gujarat La Naissance de Mahāvīra (début XVIe s.)
Folio d'un Kalpasūtra, Gujarat
La Naissance de Mahāvīra (début XVIe s.)

Le moine jaïn balaie le sol devant ses pas, filtre son eau, porte un voile sur la bouche : partout des vies minuscules qui peuvent être blessées. Avec l'ahiṃsā, la non-nuisance, le jaïnisme étend la vulnérabilité à tout ce qui vit, parce que tout vivant fuit la douleur exactement comme moi. La blessabilité n'est plus le privilège tragique de l'humain comme chez les Grecs : à tous la vie est chère. En contrepoint, les matérialistes Cārvāka raillaient l'ascèse et ne reconnaissaient que le plaisir d'un seul corps, mortel — preuve que l'Inde débattait, ferme.

À l'aube, sur une route poussiéreuse de la vallée du Gange, il y a vingt-cinq siècles, un homme marche. Lentement, pieds nus, les yeux baissés, fixés sur le sol à quelques pas devant lui. Et de temps en temps il s'arrête. Il se penche, et de la main, doucement, il écarte de son chemin quelque chose. Un insecte. Une larve. Parfois un simple brin d'herbe où une vie minuscule pourrait s'être logée. Cet homme ne boira que de l'eau qu'il aura filtrée à travers un linge. Il n'allumera pas de feu, même par une nuit glaciale. Il ne creusera pas la terre, ne cueillera pas un fruit à l'arbre. Quand il parle, il pèse chaque mot, parce qu'une parole aussi peut blesser. Pour les villageois qui le croisent, il est tantôt un saint, tantôt un fou. C'est un moine jaïn. Et sa marche précautionneuse est sans doute la réponse la plus radicale que toute notre série rencontrera à sa grande question : qui est blessable ?

Parce que la réponse jaïne tient en un seul mot, et c'est un mot vertigineux. Tout. Tout ce qui vit est blessable. Et tout vit, ou presque. Les bêtes, les hommes, bien sûr. Mais aussi les plantes. Et plus loin encore, des êtres minuscules qui peuplent la terre, l'eau, le feu, le vent. Pour le jaïnisme, le monde entier est un immense tissu de vies exposées, et chacun de nos gestes — marcher, boire, respirer, parler — est une occasion de blesser. La discipline qui répond à cela porte un nom que vous connaissez peut-être, parce qu'il est devenu universel : ahiṃsā. On le traduit par non-violence ; plus exactement, cela veut dire non-nuisance. Ne pas nuire.

Souvenez-vous d'où nous venons. Au tout début de cette histoire, chez les Grecs, la blessure était le privilège tragique de l'humain. Être blessable, saigner, c'était précisément ce qui nous rangeait du côté des mortels et nous séparait des dieux. La vulnérabilité était notre marque, notre dignité douloureuse. Eh bien le jaïnisme fait éclater ce cercle. La blessabilité n'est plus le propre de l'homme. Elle est le trait commun de tout ce qui respire, rampe, pousse. L'humain n'est plus au centre. Il n'est qu'une vie blessable parmi des milliards d'autres.

Et le plus beau, c'est l'argument. Car le jaïnisme ne fonde pas cela sur un dieu, ni sur un commandement. Il le fonde sur l'expérience la plus simple du monde. Le vieux texte, qu'on appelle l'Ācārāṅga Sūtra — le plus ancien manuel de cette tradition —, met en scène une discussion. Et il dit, en substance : toi qui m'écoutes, la douleur, est-ce que ça te plaît ? Tu réponds non, forcément. Personne n'aime souffrir. Alors voici la conclusion : ce que tu sais de toi par expérience immédiate, sache-le de tout ce qui vit. Le texte le dit dans une phrase magnifique : tous les êtres aiment la vie, goûtent le plaisir, haïssent la douleur, fuient la destruction, désirent vivre. À tous la vie est chère. Retenez bien cette formule, parce qu'elle est le cœur de tout. À tous la vie est chère.

Vous voyez ce qui se joue là. Le critère n'est plus la raison, comme chez les Grecs. Ni la parole. Ni la forme humaine. Le critère, c'est le désir de vivre. Quelque chose que je vérifie en moi, et que j'attribue à tout. Le moucheron qui s'écarte de la flamme, le ver qui se recroqueville, fuient la douleur exactement comme moi. Et le texte va loin, très loin, dans la description. Il regarde mourir un petit être tombé dans le feu : il se recroqueville, il perd le sens, il meurt. Au ralenti. Aucun texte de notre parcours n'avait encore regardé d'aussi près une mort aussi minuscule.

De là viennent tous ces gestes étranges. Filtrer l'eau, parce que l'eau, disent-ils, est habitée de vies ; boire sans filtrer, c'est commettre une sorte de vol, prendre des corps qu'on ne nous a pas donnés. Ne pas allumer de feu, parce que la flamme elle-même serait vivante. Et balayer le sol devant ses pas, pour ne pas écraser ce qu'on ne voit pas. Le moine porte parfois un petit voile sur la bouche, pour ne pas avaler, en respirant, les êtres infimes de l'air. Toute une vie organisée autour d'une seule obsession lumineuse : faire le moins de mal possible à ce qui ne peut pas se défendre.

Alors, est-ce que toute l'Inde pensait ainsi ? Surtout pas. Et c'est important de le dire, parce que l'Inde n'était pas un bloc, c'était un lieu de débat féroce. À la même époque, à peu près, une autre voix disait exactement le contraire. On les appelait les Cārvāka, « ceux du monde d'ici ». Des matérialistes radicaux. Pour eux, il n'y a que la matière, pas d'âme, pas de renaissance, pas de karman, rien après la mort. La conscience naît du corps comme l'ivresse naît du grain fermenté, et s'éteint avec lui. Donc, disaient-ils, vivez bien tant que vous vivez. La tradition leur prête même des vers joyeux : empruntez, s'il le faut, pour vous offrir du bon beurre, car d'un corps réduit en cendres il n'y a pas de retour. Et ils raillaient les ascètes, toutes ces privations qu'ils tenaient pour une mutilation gratuite. Voilà deux Inde face à face : celle qui étend la vulnérabilité jusqu'au moindre insecte, et celle qui ne reconnaît que le plaisir d'un seul corps, le mien, une seule fois.

Et il y a là une ironie cruelle, que notre série ne peut pas laisser passer. De cette école Cārvāka, vivante et brillante, presque rien n'a survécu. Leurs textes sont perdus. On ne les connaît qu'à travers les réfutations de leurs ennemis. La voix qui contestait tout l'édifice ne nous parvient plus que déformée par l'édifice lui-même. Une pensée peut être réduite au silence par la simple gestion des archives.

Nous voici donc au bout de cette saison indienne, ou presque. Nous avons vu une tradition pousser la blessabilité jusqu'aux confins du vivant, et un critère nouveau : qui peut dire sa blessure ? Les êtres d'eau et de feu, eux, ne diront jamais la leur. C'est le moine qui sait pour eux, qui parle pour eux. Mais le dernier épisode va nous offrir, enfin, des blessés qui parlent en première personne. Trois poétesses mystiques, qui quittent mari, caste et parfois jusqu'au vêtement, et qui chantent leur cœur exposé. Après tant de moines silencieux, des femmes qui disent. Et avec elles, le bilan : ce que l'Inde lègue à notre histoire de la vulnérabilité.

ahiṃsātout le vivantCārvāka
XIIe-XVIe siècles (mystiques) ; bilan de la saison
Inde et sous-continent (Cachemire, pays kannada, Rajasthan)

Moi, Lalla, toujours neuve : le bilan indien

Akka Mahadevi ; Lalla (Lal Ded) ; Mirabai ; mouvement bhakti

Raja Ravi Varma Mirabai (avant 1906)
Raja Ravi Varma
Mirabai (avant 1906)

On ouvre avec Lalla, qui danse nue sur les routes du Cachemire et n'a plus que ses poèmes. Avec Akka Mahadevi et Mirabai, ces poétesses de la dévotion ne subissent pas leur exposition : elles la choisissent, par amour, et surtout elles la signent en disant moi, Lalla. Puis on fait le bilan de la saison : l'Inde ne nous a pas donné un mot pour vulnérabilité, elle nous a tendu une autre carte — dukkha, anattā, karuṇā, ahiṃsā. Et on part vers la Chine, où tout commencera par un enfant au bord d'un puits.

Une femme danse nue sur les chemins du Cachemire. C'est le quatorzième siècle, la vallée parle le kashmiri, et les passants qui la croisent la prennent pour folle. Elle a tout quitté : la maison de son mari, son statut, et jusqu'à ses vêtements. Il ne lui reste qu'une chose, ses poèmes. Et dans l'un d'eux elle dit pourquoi. Mon maître, raconte-t-elle, ne m'a donné qu'un seul précepte : du dehors, entre dans le plus intime de toi. Et c'est pour cela, conclut-elle, que nue, je me suis mise à danser. Arrêtons-nous sur ce « pour cela ». Un conseil de pure intériorité, entre au-dedans, qui débouche sur le geste d'exposition le plus extrême qu'une société puisse imaginer pour une femme. Cette femme s'appelle Lalla. Et elle nous donne le fil de tout ce dernier épisode.

Lalla n'est pas seule. Avant elle, au douzième siècle, dans le sud, il y a Akka Mahadevi, qui quitte un roi et part sur les routes couverte de ses seuls cheveux dénoués. Après elle, au seizième, il y a Mirabai, princesse du Rajasthan, qui chante et danse dans les temples publics, parmi les dévots de toutes castes, ce qu'une femme de son rang ne fait jamais. Trois femmes, trois siècles, trois langues. Elles appartiennent à un grand courant qu'on appelle la bhakti. Ce mot sanskrit, bhakti, veut dire la dévotion, l'amour passionné pour un dieu. Et ce courant a une particularité décisive pour nous : il chante dans les langues du peuple, pas dans le sanskrit des savants. Et de ce fait il s'ouvre à ceux que le savoir excluait, et d'abord aux femmes.

Ce que ces trois poétesses inventent, la série ne l'avait encore jamais rencontré. Jusqu'ici, l'exposition, c'était ce qui arrive. La flèche qui trouve le talon d'Achille. Le vieillard, le malade, le mort qui tombent sous les yeux du prince. On subissait, et la philosophie travaillait après coup. Les saintes de la bhakti renversent le mouvement : elles produisent leur exposition, volontairement, comme on suit une ascèse. Et ce qui les pousse, ce n'est ni la provocation ni la pénitence. C'est l'amour. Pour s'unir à ce qu'on aime, disent-elles avec leurs corps, il faut se défaire de tout ce qui protège, parce que ce qui protège est aussi ce qui sépare. La nudité de Lalla, les cheveux d'Akka, les danses de Mira : la même proposition, tenue sur trois corps. L'exposition n'est plus une épreuve sur le chemin. Elle est le chemin.

On pourrait croire à un écho. La série a déjà vu un homme vivre nu en public, Diogène le cynique. Mais attention à ne pas confondre. Diogène se montre pour faire honte à la cité ; sa nudité est une arme, et elle construit son autosuffisance : plus rien à perdre, donc plus de prise sur lui. Lalla, elle, ne se montre pas, elle se donne. Sa nudité ne réfute pas le monde, elle le dépose aux pieds de son dieu. Diogène se suffit ; Lalla dépend, tout entière, d'un Autre. Et il y a une différence qu'il faut dire franchement : Diogène est un homme, la cité qui le regarde rit ou admire. Une femme nue sur les routes du Cachemire risque tout autre chose que le rire. Le même geste n'a jamais le même prix selon le corps qui le fait.

Et voici le point qui compte le plus pour notre histoire. Ces femmes ne se contentent pas de s'exposer. Elles le disent. Elles signent. Lalla glisse son nom au cœur de ses quatrains : moi, Lalla. Akka scelle ses poèmes du nom de son dieu, qui est sa signature d'amante. C'est l'événement décisif. L'exposée se nomme, et en se nommant elle cesse d'être un cas dont d'autres parlent, pour devenir une auteure qui parle. Rappelez-vous : deux questions traversent toute cette série. Qui peut être blessé ? Et qui peut dire sa blessure, au lieu d'être dit par d'autres ? La saison indienne y a répondu par des voix de femmes en chair et en première personne. La reine Gārgī, qui pose au sage la question qui l'expose. Kisā Gotamī, qui porte son enfant mort de porte en porte avant de prononcer elle-même la loi de l'impermanence. Et ces trois marcheuses. Pas des figures muettes qu'on décrit : des bouches qui prononcent « je ».

Retournons-nous maintenant sur la saison entière, car cet épisode la clôt. Ce voyage en Inde, qu'est-ce qu'il nous laisse ? Une surprise, d'abord. L'Inde ne nous a pas donné de mot pour « vulnérabilité ». Le sanskrit n'a pas ce terme. Mais elle nous a tendu une autre carte, avec quatre repères. Premier mot, dukkha, qu'on traduit mal par souffrance, et qui dit plutôt ceci : tout ce qui existe sous condition est, par nature, insatisfaisant, manquant. Deuxième mot, anattā, le non-soi : il n'y a pas, au fond de nous, un moi-forteresse, une substance à défendre, mais une rivière de phénomènes sans propriétaire. Troisième mot, karuṇā, la compassion, posée non comme un supplément d'âme mais comme le sol même de l'existence. Et quatrième, ahiṃsā, la non-violence, l'art de ne pas blesser le vivant, fût-ce l'insecte.

Voyez ce que cette carte fait à notre concept. Notre mot « vulnérable » suppose toujours quelqu'un qui peut être blessé, un sujet, un propriétaire de la blessure. L'anattā dissout ce quelqu'un : il y a de la souffrance, mais pas de souffrant fixe. Et notre mot dit une simple possibilité, pouvoir être blessé, qu'on pourrait réduire, conjurer. Le dukkha, lui, ne dit pas une possibilité mais une texture : c'est déjà là, dans le tissu de toute chose conditionnée. Entre « être blessable » et « être manquant », il n'y a pas traduction, il y a litige. Et c'est ce litige qui nous instruit. La saison indienne nous apprend qu'on peut penser l'exposition sans sujet exposé, la compassion sans pathos, et qu'être exposé peut être un point de départ, voire une voie d'amour, et pas seulement un malheur à fuir.

La saison s'achève donc sur ses trois marcheuses, qui furent blessables entre toutes, qui l'ont voulu, et qui l'ont dit. Moi, Lalla, je suis toujours neuve et neuve. Mais les idées voyagent. Dans les siècles qui suivent, le bouddhisme franchit les montagnes et gagne la Chine, et là, la question va changer d'axe. On ne demandera plus d'abord : comment se libérer de l'exposition ? On demandera : comment y répondre, et comment durer ? Et tout commencera par une scène minuscule et bouleversante : un enfant qui titube au bord d'un puits, et ce qui se lève, avant tout calcul, dans le cœur de celui qui le voit.

bhaktiexposition volontairedukkha / anattā