Les modernes

Le sujet exposé, de Montaigne à Schleiermacher

XVIe — XVIIIe siècles

1572 — 1592
Château de Montaigne, Aquitaine

Montaigne : « que sais-je »

Michel de Montaigne, Essais

Michel de Montaigne
Michel de Montaigne

Avec Montaigne s'ouvre la modernité philosophique. Son « que sais-je » n'est pas un aveu d'ignorance dépressif, c'est une posture intellectuelle nouvelle : assumer sa propre fragilité épistémique comme méthode. Les Essais inaugurent un sujet qui se regarde lui-même dans toutes ses inconstances, sans honte et sans triomphe. Vulnérabilité reconnue, scrutée, presque célébrée.

scepticismeessaiintériorité
1654 — 1662
Port-Royal, Paris

Pascal : le roseau pensant

Blaise Pascal, Pensées

Blaise Pascal (Versailles)
Blaise Pascal
(Versailles)

L'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. La formule pascalienne, ramassée en une image, dit tout. Notre fragilité est absolue, mais la conscience que nous en avons constitue notre dignité particulière. Première grande formulation moderne du paradoxe humain : grandeur et misère sont les deux faces d'une même condition vulnérable.

roseaupenséedignité
1657 — 1662
Port-Royal, Paris

Pascal : misère et grandeur

Blaise Pascal, Pensées

Blaise Pascal
Blaise Pascal

Pascal développe l'idée : l'homme connaît sa misère, et c'est ce qui fait sa grandeur ; mais sa grandeur est elle-même misérable, car elle est conscience de la misère. Le divertissement, le pari, l'inquiétude profonde : tout l'anthropologique pascalien tourne autour de cette vulnérabilité paradoxale du sujet moderne, fissuré et lucide.

divertissementpariincertitude
1649
Stockholm

Descartes : les passions de l'âme

René Descartes, Les passions de l'âme

Frans Hals René Descartes
Frans Hals
René Descartes

Le philosophe de la certitude écrit aussi sur l'incertain. Dans son dernier ouvrage, Descartes analyse les passions comme phénomènes corps-âme qui nous traversent sans qu'on les choisisse. La méthode permettait de fonder un sujet souverain. Mais ce sujet reste corporel, traversé, affecté. Vulnérabilité reconnue même par le plus rationaliste des philosophes.

passionscorps-âmeraison
1677
La Haye, Pays-Bas

Spinoza : les affects qui diminuent ou augmentent

Baruch Spinoza, Éthique

Baruch Spinoza
Baruch Spinoza

Pour Spinoza, l'homme n'est pas un empire dans un empire. Il est traversé par des affects qui augmentent ou diminuent sa puissance d'agir. Les passions tristes nous affaiblissent, les joyeuses nous renforcent. Cette physique des affects propose une compréhension immanente de la vulnérabilité humaine, sans recours à la transcendance ni au libre arbitre classique.

conatusjoie-tristessepuissance d'agir
1677
La Haye, Pays-Bas

Spinoza : la libération par la connaissance

Baruch Spinoza, Éthique

Baruch Spinoza
Baruch Spinoza

Mais Spinoza ne s'arrête pas au constat. Il propose une voie : connaître nos affects, comprendre leurs causes, c'est déjà les transformer. L'homme libre n'est pas celui qui n'éprouve plus rien, c'est celui qui comprend ce qu'il éprouve et peut donc agir au lieu de subir. Une éthique de la connaissance comme passage de la passivité à l'activité.

béatitudeamor intellectualistroisième genre
1651
Londres, exil parisien

Hobbes : la peur de la mort violente

Thomas Hobbes, Léviathan

Thomas Hobbes
Thomas Hobbes

Hobbes fonde le politique sur une vulnérabilité particulière : la peur de la mort violente. Dans l'état de nature, où chacun peut tuer chacun, la vie est solitaire, pauvre, méchante, brutale et courte. C'est cette vulnérabilité partagée qui pousse les hommes à se soumettre au Léviathan. Première grande théorisation politique de la fragilité humaine.

état de natureLéviathancontrat
1690
Pays-Bas, puis Angleterre

Locke : l'enfance et l'éducabilité

John Locke, Essai sur l'entendement humain

John Locke
John Locke

Locke pense l'homme comme une table rase, façonnée par l'expérience. L'enfance, particulièrement vulnérable et éducable, devient le moment clé. Cette vulnérabilité plastique n'est pas un défaut mais une chance : on peut former l'homme bon. Inversement, on peut le déformer. La vulnérabilité lockéenne ouvre la modernité éducative et politique.

tabula rasaexpérienceéducation
1755
Genève, Paris

Rousseau : amour de soi et pitié

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'inégalité

Jean-Jacques Rousseau
Jean-Jacques Rousseau

Rousseau distingue l'amour de soi (souci de la conservation, naturel) et l'amour-propre (vanité, comparaison aux autres, artificiel). Mais surtout, il fait de la pitié, ce sentiment spontané face à la souffrance d'autrui, un fondement moral. La vulnérabilité partagée fonde la sociabilité, avant même la raison. Premier grand penseur de l'empathie.

pitiéamour de soiperfectibilité
1781 — 1790
Königsberg, Prusse-Orientale

Kant : la finitude raisonnable

Emmanuel Kant, Critiques

Emmanuel Kant
Emmanuel Kant

Kant fonde toute sa philosophie sur la reconnaissance des limites de la raison humaine. Nous ne sommes pas Dieu : nous ne pouvons connaître que des phénomènes, pas les choses en soi. Cette finitude épistémique n'est pas un défaut, c'est notre condition. Et c'est précisément parce que nous sommes finis et libres que la moralité a un sens. Vulnérabilité transformée en autonomie morale.

finitudeautonomiephénomène
1807
Iéna, Saxe

Hegel : la lutte pour la reconnaissance

Hegel, Phénoménologie de l'esprit

Schlesinger G. W. F. Hegel (1831)
Schlesinger
G. W. F. Hegel (1831)

La conscience de soi ne se constitue pas seule. Elle a besoin d'être reconnue par une autre conscience. D'où la fameuse dialectique du maître et de l'esclave : deux consciences se mesurent, l'une risque sa vie et devient maître, l'autre choisit la vie et devient esclave. La vulnérabilité au regard d'autrui devient moteur de l'histoire et de la subjectivité.

Anerkennungmaître-esclavedialectique
1799 — 1821
Berlin, romantisme allemand

Schleiermacher : le sentiment de dépendance absolue

Friedrich Schleiermacher, Discours sur la religion

Pour le théologien romantique, le fondement du religieux n'est ni dogme ni morale. C'est un sentiment : celui d'être absolument dépendant. Nous nous éprouvons comme n'étant pas par nous-mêmes, comme tenus par quelque chose qui nous dépasse. Cette intuition reformule à l'âge romantique la vulnérabilité créaturelle des Hébreux. Fondement affectif de la conscience religieuse moderne.

sentimentabsoludépendance
Bilan
Synthèse de la saison 4

Le sujet exposé

Récapitulation

De Montaigne à Schleiermacher, le sujet moderne s'autonomise mais se découvre paradoxalement plus vulnérable. Conscience de sa fragilité épistémique (Montaigne, Kant), de sa misère existentielle (Pascal), de ses passions (Descartes, Spinoza), de sa peur fondatrice (Hobbes), de sa pitié partagée (Rousseau), de son besoin de reconnaissance (Hegel), de sa dépendance absolue (Schleiermacher). Toutes les pièces du XIXe et du XXe sont en place.

sujetmodernitétransition