Judith Butler : précarité et vies pleurables
Judith Butler, Vie précaire, Ce qui fait une vie
(CCCB, 2018)
Pour Judith Butler, la vulnérabilité n'est pas répartie également. Certaines vies sont reconnues comme dignes de deuil, d'autres pas. Cette différence n'est pas naturelle, elle est politique. Et les cadres médiatiques, juridiques, militaires, organisent ce partage entre vies pleurables et vies non pleurables. Critique radicale qui ouvre toute une politique de la reconnaissance des vulnérabilités occultées.
Honneth : reconnaissance et mépris
Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance
(2016)
Héritier de l'École de Francfort, Honneth reprend la dialectique hégélienne de la reconnaissance pour en faire une théorie critique contemporaine. Trois sphères : l'amour, le droit, la solidarité. Et trois formes de mépris correspondantes qui constituent autant de blessures sociales. Le mépris est la blessure invisible mais centrale du sujet moderne. Politique de la dignité retrouvée.
Martha Nussbaum : la fragilité de la bonté
Martha Nussbaum, La fragilité du bien
Martha Nussbaum redécouvre la sagesse grecque pour penser ce qu'elle appelle la fragilité de la bonté : nos vies bonnes sont exposées au hasard, à la fortune, à des forces qui nous dépassent. À partir de cela, elle développe avec Amartya Sen l'approche des capabilités : non pas le bonheur subjectif ni le PIB, mais ce que chaque personne peut vraiment faire et être. Politique des conditions de la vie bonne.
MacIntyre : animaux rationnels dépendants
Alasdair MacIntyre, Animaux rationnels dépendants
MacIntyre conteste l'image dominante du sujet moral comme adulte autonome rationnel. Nous sommes, dit-il, des animaux rationnels dépendants. À l'enfance et au grand âge, dans la maladie et le handicap, à toutes les étapes en réalité, nous dépendons des autres. Une éthique réaliste doit intégrer cette dépendance comme condition centrale, pas comme exception. Thomisme contemporain en dialogue avec le care.
Jean-Luc Marion : phénoménologie de la donation
Jean-Luc Marion, Étant donné, Le phénomène saturé
Disciple critique de Heidegger et de Levinas, Marion pousse la phénoménologie vers une analyse du donné. Tout ce qui m'arrive m'est donné, je le reçois avant de le saisir. Cette structure de réception ouvre une vulnérabilité originaire : je ne suis pas la source de ce qui m'advient. Et certains phénomènes me submergent au point que je ne peux que les accueillir, jamais les maîtriser. Phénoménologie radicale du don.
Foucault : la biopolitique
Michel Foucault, Il faut défendre la société, Naissance de la biopolitique
Dans la dernière partie des années 1970, Foucault thématise un déplacement majeur du pouvoir moderne : du pouvoir souverain qui fait mourir et laisse vivre, vers le biopouvoir qui fait vivre et laisse mourir. L'État prend en charge les corps des populations : santé, natalité, espérance de vie. La vulnérabilité humaine devient objet de gestion technique. Pont conceptuel direct vers Agamben.
Agamben : vie nue et homo sacer
Giorgio Agamben, Homo sacer
Héritier critique de Foucault et de Carl Schmitt, Agamben thématise la vie nue, zoé sans bios, vie biologique sans qualités politiques. Et l'homo sacer, cette figure du droit romain archaïque qu'on peut tuer sans crime mais qu'on ne peut pas sacrifier. Pour Agamben, le camp de concentration n'est pas une exception monstrueuse mais le paradigme caché de la modernité politique. Vulnérabilité comme exposition à l'état d'exception.
La vulnérabilité en droit international
ONU, Cour européenne des droits de l'homme
À partir des années 1990, la vulnérabilité devient une catégorie juridique internationale. Conventions ONU sur les droits de l'enfant, des personnes handicapées, des migrants. La Cour européenne des droits de l'homme développe une jurisprudence qui reconnaît des vulnérabilités spécifiques et accorde des protections renforcées. Le philosophique devient juridique, avec ses puissances et ses ambiguïtés.
Bioéthique : la vulnérabilité comme principe
Tom Beauchamp, James Childress, Principles of Biomedical Ethics
Dans le sillage des affaires Tuskegee et autres scandales, la bioéthique américaine et européenne fait progressivement de la vulnérabilité un principe central. Les Principles de Beauchamp et Childress, complétés par les déclarations d'Helsinki et de Barcelone, encadrent la recherche et les soins en plaçant les sujets vulnérables au cœur. Traduction pratique des intuitions philosophiques.
Le care en France : Paperman, Laugier
Patricia Paperman, Sandra Laugier, Pascale Molinier
L'éthique du care, importée des États-Unis, trouve en France des relais qui l'adaptent. Patricia Paperman insiste sur les invisibles du soin. Sandra Laugier pense le care comme attention au détail ordinaire et critique de la philosophie morale abstraite. Pascale Molinier explore le travail réel des aides à domicile. Mouvement vivant qui transforme la philosophie morale française.
La vulnérabilité comme grammaire publique
Récapitulation
Au terme du parcours, la vulnérabilité est devenue, au XXIe siècle, une grammaire publique partagée. Catégorie juridique, médicale, politique. Boussole de l'action sociale. Critique des autonomies illusoires. Vingt-cinq siècles de pensée occidentale ont convergé pour reconnaître ce que les Grecs avaient pressenti sans le nommer ainsi : que nous sommes, par nature, des êtres exposés, et que cette exposition même est notre dignité commune.