Heidegger et après

La vulnérabilité comme structure ontologique

XIXe — XXe siècles

1844
Copenhague

Kierkegaard : l'angoisse comme révélation

Søren Kierkegaard, Le concept d'angoisse

Søren Kierkegaard (N. C. Kierkegaard, c. 1840)
Søren Kierkegaard
(N. C. Kierkegaard, c. 1840)

L'angoisse, pour Kierkegaard, n'est pas un dysfonctionnement. C'est le vertige même de la liberté, qui se découvre devant le possible. C'est par l'angoisse que l'homme se révèle à lui-même comme être ouvert, fragile, devant un avenir qui ne lui est pas donné. Première grande formulation existentielle de la vulnérabilité comme structure ontologique.

angoisselibertépossible
1849
Copenhague

Kierkegaard : la maladie à la mort

Søren Kierkegaard, Traité du désespoir

Søren Kierkegaard
Søren Kierkegaard

Le désespoir est, pour Kierkegaard, la maladie à la mort : non pas la mort physique, mais l'impossibilité de mourir vraiment quand on voudrait se défaire de soi-même. L'homme ne réussit ni à être soi-même ni à ne pas être soi. Cette fragilité existentielle ultime, Kierkegaard l'analyse avec une finesse inégalée. Préfiguration directe de Heidegger.

désespoirmoirapport
1887
Sils-Maria, Engadine

Nietzsche : généalogie, faiblesse et ressentiment

Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale

Friedrich Nietzsche (1882)
Friedrich Nietzsche (1882)

Nietzsche fait une critique radicale du retournement chrétien. Selon lui, la valorisation de la faiblesse n'est pas une révélation : c'est un ressentiment des faibles qui inventent une morale pour vaincre les forts. La vulnérabilité célébrée serait une ruse. Critique violente mais qui force la pensée chrétienne à s'examiner. Posture qu'il faut traverser, même pour la dépasser.

ressentimentgénéalogiemorale des esclaves
1882 — 1888
Engadine, Turin

Nietzsche : amor fati

Friedrich Nietzsche, Gai savoir, Ecce homo

Friedrich Nietzsche
Friedrich Nietzsche

Mais Nietzsche n'est pas que critique. Il propose aussi une réponse positive à la vulnérabilité : amor fati, l'amour du destin. Aimer ce qui arrive, exactement comme cela arrive, parce que c'est ainsi. Ni résignation ni révolte. Une affirmation pleine de la condition humaine, finie, exposée, traversée. Variation moderne sur l'acceptation stoïcienne et épicurienne.

amor fatiéternel retouroui
1900 — 1938
Göttingen, Fribourg

Husserl : intentionnalité et corps vécu

Edmund Husserl, Idées, Méditations cartésiennes

Edmund Husserl (1900)
Edmund Husserl (1900)

La phénoménologie husserlienne redécouvre que la conscience n'est pas une substance close mais une intentionnalité, toujours conscience de quelque chose. Et que le corps n'est pas seulement objet physique mais Leib, corps vécu, lieu de toutes nos affections. La vulnérabilité du sujet phénoménologique ouvre la voie à toute la philosophie continentale du XXe.

intentionnalitéLeibphénoménologie
1927
Marbourg, Fribourg

Heidegger : Sorge, le souci

Martin Heidegger, Être et temps

Martin Heidegger (1960)
Martin Heidegger (1960)

Pour Heidegger, le Dasein, cet existant que nous sommes, est structurellement souci. Sorge. Pas une émotion parmi d'autres, mais la structure même de notre rapport à l'être. Nous ne sommes pas d'abord des sujets connaissants qui auraient ensuite des soucis : nous sommes constitutivement soucieux. Première grande thèse de la vulnérabilité ontologique radicale.

SorgeDaseinêtre-au-monde
1927
Marbourg, Fribourg

Heidegger : l'être-jeté

Martin Heidegger, Être et temps

Martin Heidegger
Martin Heidegger

Geworfenheit. Nous sommes jetés dans le monde sans l'avoir choisi. Pas notre naissance, pas notre corps, pas notre langue, pas notre époque. Cette facticité radicale, ce être-jeté, est la première dimension de notre vulnérabilité ontologique. On n'est pas son propre fondement. On est précédé par soi-même, déjà là quand on s'éveille à soi. Vertige philosophique total.

Geworfenheitfacticiténaissance
1927
Marbourg, Fribourg

Heidegger : l'être-pour-la-mort

Martin Heidegger, Être et temps

Martin Heidegger
Martin Heidegger

Sein-zum-Tode. Toute notre existence est tendue vers la mort, qui n'est pas un événement à la fin mais une possibilité présente à chaque instant. Reconnaître cette possibilité radicale, ne pas la fuir dans le bavardage et le divertissement, c'est advenir à une existence authentique. La vulnérabilité ultime, prise en charge, devient principe d'authenticité.

Sein-zum-Todeauthenticitépossibilité
1943
Paris occupé

Sartre : la liberté condamnée et le regard d'autrui

Jean-Paul Sartre, L'être et le néant

Jean-Paul Sartre
Jean-Paul Sartre

Sartre radicalise Heidegger. L'homme est condamné à être libre. Et il découvre sa fragilité particulièrement dans le regard d'autrui, qui le fige, le chosifie, le réduit à un objet. La honte révèle cette structure : je suis livré au jugement de l'autre, qui peut faire de moi ce qu'il veut. Vulnérabilité existentielle qui annonce déjà Levinas et l'éthique du visage.

libertéregardhonte
1961
Paris

Levinas : le visage qui m'oblige

Emmanuel Levinas, Totalité et infini

Emmanuel Levinas
Emmanuel Levinas

Inversion levinassienne. Ce n'est plus seulement ma propre vulnérabilité qui compte, c'est celle de l'autre. Le visage d'autrui, dans sa nudité sans défense, m'interpelle avant tout consentement. Tu ne tueras pas. La vulnérabilité de l'autre m'oblige éthiquement, sans contrat, sans rétribution. Fondation d'une éthique avant l'ontologie.

visagevulnérabilitéresponsabilité
1974
Paris

Levinas : l'otage et la substitution

Emmanuel Levinas, Autrement qu'être

Emmanuel Levinas
Emmanuel Levinas

Levinas pousse plus loin : je ne suis pas seulement responsable de l'autre, je suis substitué à lui, otage de sa fragilité. La subjectivité éthique n'est pas autonomie, c'est exposition, hospitalité, jusqu'au don de soi. La vulnérabilité de l'autre me constitue comme sujet éthique avant que je sois sujet ontologique. Inversion radicale.

substitutionotageresponsabilité
1960 — 2000
Paris, Chicago

Ricœur : l'homme capable et faillible

Paul Ricœur, L'homme faillible

Paul Ricœur
Paul Ricœur

Ricœur thématise la fragilité comme dimension constitutive de l'homme capable. Nous sommes des êtres capables, oui : capables de parler, d'agir, de raconter, de promettre. Mais cette capacité est essentiellement faillible. Sans faillibilité, pas de vraie capacité. Synthèse subtile qui relie héritage chrétien et tradition phénoménologique.

faillibilitécapacitésoi-même
1981 — 1984
Collège de France

Foucault : le souci de soi

Michel Foucault, L'herméneutique du sujet

Michel Foucault (1974)
Michel Foucault (1974)

À la fin de sa vie, Foucault redécouvre dans le souci de soi antique une pratique qui ne nie pas la vulnérabilité mais la travaille. Pas le souci narcissique du moi moderne. Le souci comme exercice spirituel patient, comme construction de soi par techniques de subjectivation. Pont entre l'antique et le contemporain, anti-cartésien profond.

souci de soiépiméliatechniques
1982 — 1993
Cambridge (Mass.), New York

L'éthique du care : Gilligan et Tronto

Carol Gilligan, Joan Tronto

Avec l'éthique du care, dans les années 1980, la vulnérabilité devient catégorie politique centrale. Pas l'autonomie kantienne du sujet rationnel. Mais la dépendance mutuelle des êtres humains qui se prennent soin les uns des autres. Care comme contre-modèle éthique fondé sur la reconnaissance des vulnérabilités. Origine féministe, portée universelle.

carevulnérabilitédépendance
Bilan
Synthèse de la saison 5

La vulnérabilité comme nous

Récapitulation

Avec le XXe siècle, la vulnérabilité n'est plus un attribut humain parmi d'autres. Elle devient la structure même de l'existence (Heidegger), la condition de l'éthique (Levinas), la matière de la capacité (Ricœur), le lieu du soin (care). Inversion complète par rapport à toute la tradition antique. La saison 6 verra ces intuitions devenir catégories politiques et juridiques.

ontologieéthiquepolitique