Boussole : une histoire décentrée

Le mot est récent et occidental, l'expérience est immémoriale et partout

Introduction — toutes époques

années 1970-1980 (concept) ; expérience immémoriale
Occident (bioéthique, éthique du care)

Un mot tout neuf pour une blessure très ancienne

Lexicographie latine (vulnus) ; code de Nuremberg ; bioéthique et éthique du care contemporaines

Ouvrez un dictionnaire de philosophie d'il y a un siècle : le mot « vulnérabilité » n'y est même pas. Aujourd'hui il est partout, des lois aux rapports climatiques. C'est l'énigme de départ : un mot tout neuf, né du latin vulnus, la blessure, pour une expérience aussi vieille que l'humanité. Et déjà une question se lève : si l'expérience est si ancienne, pourquoi le mot a-t-il tant tardé, et qui tenait la plume pendant ce temps ?

Imaginez un instant un grand dictionnaire de philosophie, un de ces gros volumes austères qui prétendent recenser tous les mots importants de la pensée. Ouvrez-le au début du vingtième siècle, et cherchez-y l'entrée « vulnérabilité ». Surprise : elle n'y est pas. Le mot manque. Maintenant, prenez n'importe quel texte d'aujourd'hui, un rapport sur le climat, une loi sur le droit d'asile, une brochure de prévention dans une maison de retraite. Vous trouverez le mot partout. Souvent dès le titre. Et presque toujours sans définition, comme si tout le monde savait déjà de quoi il s'agit. Voilà notre point de départ, et c'est un point de départ étrange : l'un des mots les plus présents de notre vie morale et politique est, à l'échelle de l'histoire des idées, un nouveau venu. Un bébé. Il a à peine deux générations.

Posons les choses simplement. Quand on dit « vulnérabilité » dans le sens fort, le sens philosophique, on parle d'une invention récente. Le mot n'a pris son envol comme concept que dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Des chercheurs vivants l'ont vu naître. Et pourtant, ce qu'il désigne, écoutez bien : pouvoir être blessé, tomber malade, dépendre des autres, mourir. Y a-t-il quelque chose de plus vieux que ça ? Y a-t-il une seule vie humaine, sur toute la terre et depuis le tout premier jour, qui ait échappé à ça ? Non. L'expérience est aussi ancienne que l'humanité. Le concept, lui, sort à peine de l'œuf. Un mot tout neuf pour une chose immémoriale. C'est cette énigme qui ouvre toute notre série, et croyez-moi, on n'en sortira pas de sitôt.

D'où vient le mot, alors ? Du latin, et d'une racine d'une concrétude étonnante : vulnus. Vulnus, en latin, c'est la blessure. Pas une métaphore, pas un état d'âme : la plaie ouverte, la coupure, celle que fait le fer du soldat. Sur ce noyau, le latin a fabriqué le verbe vulnerare, blesser, percer. Et bien plus tard seulement, l'adjectif vulnerabilis, ce qui peut être blessé. Retenez cette image, parce qu'elle ne nous lâchera plus : la vulnérabilité, à l'origine, c'est de la chair. C'est une peau qui peut être ouverte. Les mots voisins disent autre chose : la fragilité, c'est le verre qui se casse ; l'infirmité, c'est ce qui manque de fermeté. La vulnérabilité, elle, dit le corps exposé aux coups. Un dedans qui peut être mis à découvert par un dehors. Et cette origine charnelle continue de travailler le mot, même quand on l'emploie aujourd'hui de la façon la plus abstraite et la plus administrative qui soit.

Entre sa naissance latine et notre époque, le mot s'endort. Pendant des siècles, presque personne ne s'en sert pour penser. Il mène une vie discrète, technique. Il refait surface d'abord chez les militaires : un flanc vulnérable, une place forte vulnérable. Puis chez les gens du risque, les assureurs, les médecins des épidémies. Et pendant tout ce sommeil, attention, l'expérience, elle, ne dort pas une seconde. On la pense, intensément, mais sous d'autres noms. Et c'est là le geste le plus important de toute notre série, alors je le dis clairement : nous n'allons pas suivre l'histoire d'un mot. Le mot a trop longtemps manqué. Nous allons suivre l'histoire d'une chose, d'une expérience, et de toutes les façons, partout dans le monde, dont les humains l'ont nommée. Car aucune langue n'a « le » mot juste. Chaque culture a dessiné sa propre carte de ce qui, dans notre fragilité, méritait un nom. Et chacune de ces cartes est déjà une manière de penser le monde.

Puis, brutalement, le mot se réveille. Et savez-vous où il se réveille pour de bon ? Dans la bioéthique. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, après le procès des médecins nazis, on rédige le code de Nuremberg. On vient de découvrir une chose terrible : que des institutions savantes, des hôpitaux, des laboratoires, peuvent transformer des êtres humains captifs en simple matière d'expérience. Alors on écrit qu'il faut protéger les sujets vulnérables. Voilà l'acte de naissance moderne du mot : il sort de l'horreur. Et ensuite, tout s'accélère. Les philosophes du soin, souvent des femmes, montrent que prendre soin des plus exposés n'est pas un détail mais le cœur même de la morale. Les institutions internationales en font un grand principe, à côté de la dignité et de la liberté. Les juristes, les médecins s'en emparent. En une seule génération, entre la fin des années quatre-vingt et nos jours, un mot endormi devient un mot-clé, partout.

Mais voilà le problème, et c'est un beau problème. Ce mot est devenu central avant même d'avoir été vraiment construit. Il sert partout et il reste flou. On dit « populations vulnérables » sans jamais préciser : vulnérables à quoi ? Et surtout, vulnérables du fait de qui ? Cette petite question, qui ? est explosive. Car dire que quelqu'un est vulnérable, c'est parfois oublier de dire qui l'a rendu vulnérable. Le travailleur précaire devient un « vulnérable », comme on serait myope, par malchance de naissance, et hop, on ne se demande plus qui a fabriqué cette précarité. Le mot, qui devait nous aider à voir les torts, peut aussi servir à les cacher.

Et c'est ici que notre énigme se mord la queue. Si l'expérience est si vieille, si universelle, pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour lui trouver un mot ? Une première réponse, c'est tout le pari de cette série : on n'a pas attendu, on a pensé cette fragilité sous d'autres noms, avec une profondeur que rien chez nous ne dépasse. Mais il y a une seconde réponse, plus dérangeante. Et si l'histoire de la philosophie avait si peu parlé de la blessure parce qu'elle a surtout été écrite par le camp d'en face ? Le camp du sage que rien n'atteint, du penseur souverain, de l'invulnérable. Ceux qui savaient que nous sommes des êtres exposés ont existé à toutes les époques. Mais ils ont souvent perdu la bataille de la parole. Qui a tenu la plume, pendant trois mille ans, et pourquoi le blessé y apparaît-il si rarement comme auteur, et si souvent comme simple exemple ? C'est exactement la question du prochain épisode : l'histoire écrite par les invulnérables.

vulnusbioéthiqueexpérience immémoriale
Antiquité grecque à aujourd'hui
Europe (et ses angles morts)

L'histoire écrite par les vainqueurs

Euripide (Hécube) ; Martha Nussbaum ; les stoïciens ; Élisabeth de Bohême

L'histoire de la philosophie a été écrite par les vainqueurs, les invulnérables : l'homme libre, adulte, rationnel, en bonne santé. Vue d'en haut, la vulnérabilité ressemble à un manque, un problème à gérer. Pire, une grande part du canon s'est construite comme le parti adverse, celui qui veut mettre la vie à l'abri de tout coup du sort, et qui transforme celui qui souffre en patient à corriger. D'où les deux questions qui traverseront toute la série : qui est blessable, et qui peut dire sa blessure, ou est-il dit par d'autres ?

Faites une expérience toute simple. Prenez une histoire de la philosophie, n'importe laquelle, un manuel de fac ou une grande somme savante, et cherchez-y la souffrance humaine. Vous allez la trouver partout. Mais regardez bien de quel côté du texte elle se trouve. Le deuil y est un problème de consolation. La maladie, une occasion de sagesse. L'esclavage, une question de droit. La pauvreté, un objet de justice. Toujours quelqu'un qui réfléchit, en surplomb, sur la souffrance d'un autre.

Maintenant, cherchez l'autre côté. Cherchez les endeuillées elles-mêmes, les malades, les captives, les colonisés. Non pas comme exemples dans l'argument de quelqu'un d'autre, mais comme auteurs, comme têtes de chapitre, comme voix qui pensent. Et là, le silence est presque parfait. C'est ça, l'épisode d'aujourd'hui. C'est le pivot de toute la série, alors retenez-le bien.

Un exemple, pour que ce soit concret. Quatre cents ans avant notre ère, le poète grec Euripide met en scène une reine devenue esclave. Elle s'appelle Hécube. Et il lui fait dire quelques-unes des phrases les plus profondes jamais prononcées sur ce que veut dire tout perdre. Eh bien, vingt-trois siècles d'histoire de la philosophie l'ont laissée à la porte. Pourquoi ? Parce qu'elle était trois fois disqualifiée. Personnage de théâtre, et pas un traité. Femme, et pas un homme. Vaincue, et pas vainqueur.

On l'a vu dans l'épisode précédent : le mot « vulnérabilité » est récent, il date à peine des années soixante-dix, mais l'expérience, elle, est immémoriale. Entre les deux, il y a une immense histoire qui n'a presque pas été écrite. Et pour comprendre pourquoi, il faut prendre au sérieux une phrase que tout le monde répète sans jamais l'appliquer à la philosophie : l'histoire est écrite par les vainqueurs.

Qui sont les vainqueurs, ici ? Ce sont les invulnérables. L'homme libre, adulte, citoyen, rationnel, en bonne santé. C'est lui qui a tenu la plume. Et quand c'est lui qui écrit, la vulnérabilité apparaît toujours vue d'en haut. Elle ressemble à un manque, à un défaut, à un écart par rapport à la norme. Un problème à gérer. Jamais à une expérience qui aurait, par elle-même, quelque chose à nous apprendre.

Cette inégalité, on peut la lire selon trois lignes. La première, c'est la géographie. Le récit habituel va de la Grèce aux stoïciens, des stoïciens au christianisme, du christianisme au sujet moderne. Beau récit, exact, mais amputé des trois quarts du monde. Car la fragilité humaine a été pensée ailleurs, avec autant de profondeur. L'Inde en a fait un système entier. La Chine a renversé la valeur du faible avant même le christianisme. Aucune de ces traditions ne figure dans le récit standard. Pas parce qu'elles avaient moins à dire, mais parce que la philosophie a fini par se confondre avec la simple autobiographie de l'Europe.

Deuxième ligne : le genre. Et là, il y a une ironie qui est peut-être le fait le plus frappant de toute cette histoire. L'expérience de la vulnérabilité, le deuil, la maladie, le soin donné aux autres, a été massivement vécue par des femmes. Et massivement dite par elles. Ce ne sont pas des voix qu'il faudrait inventer. Les textes existent. Des moniales de l'Inde ancienne ont écrit sur le deuil et la vieillesse l'un des plus vieux recueils de femmes de l'humanité. Une princesse malade, Élisabeth de Bohême, a tenu tête à Descartes au nom de l'évidence du corps qui souffre. Mais que fait le grand récit de cette bibliothèque ? Il la range du côté des documents, jamais des doctrines. La veuve devient une figure dont d'autres parlent. La malade, un cas pour le médecin. L'endeuillée, ce sur quoi le philosophe écrit sa consolation. Jamais celle qui écrit.

Et voici la troisième ligne, la plus profonde. Le canon n'a pas seulement oublié la vulnérabilité parmi d'autres sujets. Il s'est construit, pour une grande part, comme le parti adverse. Comme l'entreprise qui consiste à mettre la vie bonne hors d'atteinte. C'est la grande philosophe américaine Martha Nussbaum qui l'a montré, textes en main. Son idée : une bonne partie de la philosophie grecque a cherché à mettre la bonté d'une vie à l'abri de la fortune, grâce au pouvoir de contrôle de la raison. La fortune, c'est tout ce qui m'arrive sans moi, ce qui m'atteint sans que je l'aie choisi. Et le programme, c'était d'effacer cette part-là. De réduire à zéro ce qui m'expose.

Cela s'est amplifié plus tard. Les écoles qu'on appelle hellénistiques, les stoïciens, les épicuriens, ont conçu la philosophie comme une médecine de l'âme. Son travail : diagnostiquer, puis guérir les passions. La peur, le chagrin, la colère. C'est-à-dire, exactement, nos points d'exposition. Et regardez le tour de force. En se présentant comme le médecin qui guérit, la philosophie établit du même coup son propre pouvoir. Le sage, celui qu'on ne peut plus atteindre, devient à la fois l'idéal de la vie et celui qui a le droit de parler.

Mais voyez ce que ça fait à celui qui souffre. Il devient un patient. Celui qui pleure n'a plus rien à nous apprendre. Il a quelque chose à corriger. Sa plainte n'est plus un savoir sur le monde, c'est un symptôme dans une âme malade. Et ceux qui disaient le contraire, que la fragilité est constitutive, que la perte est réelle, ceux-là sont devenus les vaincus de l'histoire. Relégués dans la littérature, dans la religion. Hors de la philosophie.

Et le plus troublant, c'est que ça dure encore. Aujourd'hui, la recherche médicale dresse des listes de « populations vulnérables » à protéger. Les personnes âgées, les réfugiés, les sans-abri, les chômeurs, jusqu'à ce qu'il ne reste presque plus personne qui n'y soit pas classé. Vocabulaire protecteur, intentions bonnes, mais la grammaire profonde n'a pas changé. Le vulnérable reste une troisième personne. On le liste, on le classe, on le protège, on parle de lui. Il n'est toujours pas le sujet de la phrase.

Voilà donc les deux questions qui vont traverser toute la série, et il faut les graver. Première question : qui est blessable ? Deuxième question, plus tranchante encore : qui peut dire sa blessure, et qui est dit par d'autres ? Tout notre projet tient là. Non pas ajouter un petit chapitre « victimes » à la fin du livre, ce serait refaire exactement le geste qu'on dénonce. Mais redistribuer la place d'auteur. Relire Hécube comme une philosophe de la perte. Relire ces moniales, cette princesse, comme des penseuses de plein droit.

Reste une difficulté que nous ne cacherons pas. Les archives, elles aussi, sont l'œuvre des vainqueurs. Beaucoup de ce qu'on sait des esclaves, des pleureuses, on le sait par la plume de ceux qui les jugeaient. Mais que nous n'ayons pas leurs mots ne veut pas dire qu'ils n'ont rien dit.

Et tout ça nous mène à la prochaine étape. Si l'histoire fut écrite par quelques-uns, alors d'autres langues, d'autres cultures ont découpé l'expérience tout autrement. Au point qu'il n'existe pas, nulle part dans le monde, un seul mot qui dise exactement ce que nous appelons « vulnérabilité ». C'est cette carte des mots du monde qu'on va dresser la prochaine fois.

vainqueurstrois filtresqui parle ?
De l'Antiquité à aujourd'hui
Grèce, Inde, Chine, monde arabe

Aucune langue n'a le mot : la carte et les cartes

Les langues elles-mêmes ; les moniales du Therīgāthā ; Mencius

Essayez de traduire vulnérabilité dans une grande langue ancienne, et il ne vous reste presque rien dans les mains. L'expérience est partout, le mot, lui, ne l'est nulle part. Chaque langue a découpé la blessure et la fragilité autrement : le grec en trois lieux, l'Inde dans le sans-soi de dukkha et anattā, la Chine entre le souple qui vaut mieux que le dur et le cœur qui s'alarme. Une constellation de cartes, pas un universel ; et la nôtre n'a le droit de les aligner que si elle accepte qu'elles la contestent.

Faites l'expérience, elle tient en une minute. Prenez le mot vulnérabilité, et essayez de le traduire dans une grande langue ancienne. En grec, rien qui couvre tout le champ. En sanskrit, rien. En chinois classique, rien. En arabe du Coran, rien. Et même en latin, qui nous a pourtant donné le mot, presque rien : un adjectif tardif, rare, qui hésitait sur son propre sens. Partout, en revanche, vous trouvez la chose. Des corps qu'on blesse, des proches qui meurent, des fortunes qui basculent, des faibles qu'on écrase ou qu'on secourt. L'expérience est universelle. Le mot, lui, ne l'est pas. C'est le point de départ d'aujourd'hui, et il faut le formuler avec soin.

Attention, deux pièges. Le premier serait de dire : les autres langues étaient pauvres, et nous, enfin, on a trouvé le mot juste. C'est l'arrogance du dernier arrivé. Le second serait de dire l'inverse : au fond, toutes les langues disent la même chose avec des sons différents. Ça, c'est tout effacer. La vérité est plus fine. Chaque langue possède une carte : un réseau de mots qui découpe le territoire de la blessure et de la fragilité selon ses propres lignes. Et chaque carte est déjà une thèse. Avant le moindre traité, le vocabulaire a tranché : il a décidé ce qui, de la blessure, méritait un nom, d'où elle venait, qui elle concernait, et quoi en faire.

Regardons-en quelques-unes. On a vu la carte grecque : trotos, le blessable, le corps qu'on peut percer ; pathos, le fait de subir ; astheneia, le manque de force ; tukhê, la fortune, ce qui vous tombe dessus sans raison. Trois lieux déjà : le corps qu'on entame, l'âme qui pâtit, le monde qui bascule. C'est la carte que nous connaissons le mieux, parce que c'est celle dont nous héritons.

Mais changeons d'aire, et changeons radicalement de logique. La carte indienne ne part pas de la blessure. Elle part d'un mot, dukkha, qu'on traduit d'habitude par souffrance, et c'est une traduction si mauvaise qu'elle a produit un contresens mondial, le bouddhisme pris pour du pessimisme. Dukkha, ce n'est pas d'abord la douleur vive. C'est le caractère bancal, non fiable, jamais tout à fait satisfaisant de toute chose qui passe. Même le plaisir est dukkha, justement parce qu'il passe. Et derrière, il y a un mot plus radical encore : anattā, le sans-soi. L'idée qu'au fond, sous le flux de ce qui nous arrive, il n'y a pas de petit moi solide et permanent. Vous voyez le renversement. Là où nous disons : il y a un sujet fragile, exposé à un monde dangereux, la carte indienne répond : il n'y a pas de sujet du tout, et la vraie blessure, ce n'est pas ce que le monde nous fait, c'est notre acharnement à vouloir du permanent là où rien ne dure. Cette carte ne se pose pas sur la nôtre. Elle en conteste le point de départ même.

Et qui pense cela, dans nos sources ? Pas des traités abstraits. Les poèmes des toutes premières moniales bouddhistes. Une femme, Dantikā, atteint l'éveil en regardant un cornac faire plier un éléphant au sortir du bain : j'ai vu l'indompté dompté, dit-elle, et c'est l'esprit qu'il faut dompter. Des femmes qui parlent à la première personne de la perte et de la délivrance. Retenez-les, on les recroisera.

Poussons plus loin. La carte chinoise déplace encore les lignes. D'un côté, une tradition qui inverse carrément la valeur de la faiblesse : rou, le souple, le tendre, comme la jeune pousse, comme l'eau, comme la peau du nourrisson, vaut mieux que le dur et le rigide. Le vivant est souple, le mort est raide. Et ce renversement se fait sans aucune religion derrière, sans faute, sans dieu qui souffre. De l'autre côté, une tradition qui ne nomme pas un état mais une réaction : le cœur qui ne supporte pas de voir l'enfant ramper vers le puits. Là, ce n'est plus : qui est fragile ? C'est : qui s'alarme de la fragilité de l'autre ? Et toute une morale se bâtit là-dessus. La case que notre mot occupe reste, en chinois, vide.

Une dernière, vite. La carte arabe ajoute la verticale. L'homme y est dit faible parce que créé : la faiblesse n'est pas un accident, c'est la signature de la créature qui ne tient pas son existence d'elle-même. Et la sagesse, alors, n'est pas de combler ce manque, mais de l'habiter. Encore une autre thèse.

Vous sentez le vertige. Aligner ainsi des traditions sous notre mot, n'est-ce pas déjà les annexer, leur faire répondre à notre question plutôt qu'à la leur ? Le risque est réel. La règle de cette série tient en une phrase : on part bien de notre concept, on l'avoue, mais chaque carte garde le droit de contester la légende. L'anattā ne décline pas notre idée, il l'attaque : s'il n'y a pas de soi, qui est vulnérable ? Le souple taoïste ne l'illustre pas, il rend suspecte notre opposition du fort et du faible. Une histoire honnête de la vulnérabilité doit accepter de rendre son propre concept vulnérable.

Alors, ce que nous appelons vulnérabilité n'est pas un universel que les langues refléteraient plus ou moins bien. C'est un outil, forgé tard, par une seule tradition, pour des usages précis, et que toutes les autres cartes éclairent, débordent et contredisent. Construit ne veut pas dire faux. Un outil peut être bien ou mal fait, et c'est justement parce que c'est un outil qu'on a le droit d'en examiner la fabrication. Comment décentrer le regard pour de bon, sans annexer personne ? C'est tout l'objet du dernier épisode de cette boussole : quatre manières concrètes de changer de point de vue. On y vient.

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Épisode-méthode (clôture de la saison Boussole)
Partout — avant d'entrer en Grèce

Quatre façons de décentrer le regard

La méthode de la série ; ouverture vers Achille

Pour ne pas raconter encore l'histoire des seuls vainqueurs, on se donne une boussole : décentrer le regard de quatre façons. D'abord la géographie et la culture, pour sortir du seul Occident ; ensuite le genre, pour entendre des voix de femmes ; puis le non-humain, l'animal et le vivant qui souffrent aussi ; enfin l'âge, l'enfant et le grand âge, contre le modèle de l'adulte autonome. Mais on dit aussi, honnêtement, ce qu'aucune méthode ne voit : les voix orales, jamais écrites, qui restent au bord de la carte. Et on assume le paradoxe : on commence quand même par la Grèce, non comme origine du monde, mais comme notre propre rive, avec un premier mot, trôtos, ce qui peut être percé, et la chair d'Achille.

Imaginez une vieille carte du monde, de celles qu'on dessinait il y a quelques siècles. Au centre, énorme, l'Europe. Tout autour, des terres vagues, mal tracées, parfois peuplées de monstres. Et dans un coin, cette mention résignée : « ici, des lions ». Ce que le cartographe ne savait pas dessiner, il le laissait dans le flou, ou il le remplissait de bêtes. Eh bien, l'histoire de la vulnérabilité a longtemps ressemblé à cette carte-là. Au centre, toujours les mêmes : ceux qui avaient le pouvoir et le loisir d'écrire. Et tout autour, dans le flou, les autres. Ceux dont la blessure n'a pas trouvé de plume. Avant de commencer notre voyage pour de bon, il faut donc se donner une boussole. Et cette boussole, c'est une méthode : décentrer le regard. De quatre façons, qu'il faut retenir, parce qu'elles vont guider tout ce qui suit.

Premier décentrement : géographique et culturel. On a vu, dans les épisodes précédents, qu'il n'existe pas un seul mot universel pour dire la vulnérabilité. Notre mot vient du latin, du grec, d'une histoire bien à nous. Mais l'Inde a pensé la chair qui souffre avec d'autres mots ; la Chine, l'Islam, le Japon, les mondes autochtones d'Amérique et d'Océanie, l'Afrique aussi. Pas comme des sagesses décoratives qu'on irait admirer en touristes, non. Comme des philosophies à part entière, qui contestent même nos découpages. Quand on les écoutera, on ne dira jamais « eux », « chez eux », « leurs croyances ». On dira : voici une autre carte de la même réalité humaine, celle d'avoir un corps qui peut être ouvert.

Deuxième décentrement : le genre. Regardez bien qui a écrit, pendant des siècles. Des hommes, presque toujours. Or la blessure, l'enfantement, le soin, le deuil, ont été pensés aussi par des femmes, dont on a souvent oublié jusqu'au nom. On les fera entendre : des philosophes, des moniales, des poétesses, des mères. Pas par galanterie, par justice de méthode. Parce qu'une histoire de la vulnérabilité racontée par les seuls hommes invulnérables, c'est précisément la carte tronquée qu'on veut corriger.

Troisième décentrement : le non-humain. La blessure, ce n'est pas le privilège de l'humain. L'animal saigne, souffre, agonise. Le vivant tout entier est exposé. Et certaines traditions l'ont vu mieux que la nôtre, qui a longtemps tracé une frontière étanche entre l'homme et la bête. On croisera des pensées qui étendent la compassion à tout ce qui respire, qui refusent de faire de la souffrance partagée une affaire purement humaine. Là encore, c'est une façon d'élargir le cercle de ce qui peut être blessé.

Quatrième décentrement : l'âge. Notre modèle implicite, quand on parle d'un être humain, c'est l'adulte autonome, rationnel, debout sur ses deux jambes. Mais l'enfant qu'on porte parce qu'il ne marche pas encore, le très vieux qu'on porte parce qu'il ne marche plus, ceux-là sont au cœur de l'expérience de la vulnérabilité, et pourtant souvent au bord de l'histoire. On leur fera de la place. Parce qu'une vie qui ne serait blessable qu'entre vingt et soixante ans, ce serait oublier les deux bouts, là où précisément la chair est la plus exposée.

Géographique, genre, non-humain, âge. Voilà les quatre points cardinaux de notre boussole. Retenez-les bien, car chaque épisode en activera l'un ou l'autre.

Mais il faut être honnête, et c'est peut-être le plus important. Aucune méthode ne voit tout. Décentrer le regard, c'est déjà beaucoup, mais ça laisse encore des angles morts. Pour qu'une pensée nous parvienne, il a fallu, le plus souvent, qu'elle soit écrite, puis publiée, puis traduite, puis conservée. Or des pans entiers de l'expérience humaine n'ont jamais franchi ce filtre. Les traditions orales, transmises au coin du feu et jamais couchées sur le papier. La parole d'une mère endeuillée dans un bidonville, qui pense sa propre douleur mais que personne n'a recueillie comme une pensée. Ces voix-là sont éminemment blessables, et pourtant elles restent au bord de notre carte. Alors, deux questions vont nous suivre du début à la fin : qui est blessable ? Et qui peut dire sa blessure, ou bien est-il dit par d'autres ? La seconde compte autant que la première. Car être exposé, savoir le dire, et n'avoir aucun canal qui porte ce dire jusque-là où la pensée se fabrique, c'est une troisième forme de vulnérabilité, plus silencieuse, qui redouble toutes les autres.

Et maintenant, le paradoxe que je vous dois en toute franchise. Avec cette boussole en main, par où commence-t-on ? Eh bien, par la Grèce. Oui, par l'Occident, justement celui qu'on vient de décentrer. Pourquoi ? Pas parce que la Grèce serait l'origine du monde, le commencement de tout. Elle ne l'est pas. Mais c'est de là que vient notre propre mot, notre propre carte, celle que nous portons sans même y penser. Pour comprendre d'où l'on parle, il faut bien commencer par sa propre rive. On y entrera donc les yeux ouverts, en sachant que c'est une rive parmi d'autres, jamais la seule, jamais la plus haute.

Et le tout premier mot grec qu'on rencontrera, ce ne sera pas un grand concept abstrait. Ce sera trôtos. Ce qui peut être percé. Le mot qu'on emploie pour la chair d'un guerrier, pour la peau qui s'ouvre sous la pointe. Il y a un héros qui le porte mieux que personne, un héros qu'on disait invulnérable partout, sauf en un seul point : le talon. Achille. C'est par lui, par ce talon où la mort pouvait entrer, que s'ouvrira notre prochaine histoire.

décentrementboussoletrôtos